Parmi les fêtes populaires des provinces de la Vénétie où l’on retrouvait encore les traces de cette civilisation complexe, la fête de la Nativité était une des plus pittoresques. La veille au soir du saint jour de Noël, la principale auberge de La Rosâ était éclairée d’une manière tout à fait inusitée. Une partie de la population s’y trouvait réunie dans l’attente d’un grand événement. Au milieu de la cuisine, assez spacieuse, on avait dressé une estrade sur laquelle était placé un fauteuil recouvert d’un vieux tapis qui simulait la pompe d’un trône royal. Une étagère qui montait jusqu’au plafond était chargée de vaisselle et de vases reluisants qui reflétaient la flamme joyeuse d’un foyer devant lequel tournaient, comme des âmes en peine, une demi-douzaine de belles oies onctueuses et appétissantes. Une longue table couverte d’une nappe blanche, de brocs remplis de vin et de tous les autres objets nécessaires, indiquait les préparatifs d’un festin qui devait bientôt avoir lieu. Au coup de dix heures, Battista Groffolo, le riche fermier dont nous avons parlé plus haut, fit son entrée dans la salle de l’auberge; affublé d’un manteau rouge, la tête ornée d’une espèce de couronne dentelée en papier doré, il ressemblait à l’une de ces vieilles figures de rois bibliques qui servent d’enseigne aux hôtelleries rustiques dans presque toute l’Europe. Battista Groffolo monta sur l’estrade, s’assit avec gravité, et, à un signe qu’il fit de la main, tous les assistants s’inclinèrent avec respect. Après quelques instants de silence, on entendit frapper à la porte de l’osteria et l’on vit apparaître trois figures étranges, un vieillard, une jeune fille et un enfant, habillés comme des magiciens de théâtre: c’était Giacomo, Zina, la fille de Battista Groffolo, et Lorenzo, qui représentaient les trois mages de l’Évangile, avec le caractère distinctif que la tradition accorde à chacun de ces personnages vénérables. Giacomo avait pris avec lui sa vieille guitare, et tous trois portaient, suspendu au cou par un large ruban de soie rouge, un petit coffret qui contenait l’offrande consacrée par la légende.

Les trois mages s’approchèrent du trône du roi, et Giacomo demanda d’une voix respectueuse: «Où donc est le roi des Juifs qui vient de naître? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous venons pour l’adorer.» A ces paroles, un grand murmure s’éleva du milieu de la foule. Hérode et sa cour parurent consternés. Cependant on fit asseoir les trois mages, on leur rendit les devoirs de l’hospitalité, on leur lava les pieds, et puis on les invita à prendre des forces pour la continuation de leur saint pèlerinage. Le roi Hérode, les trois mages et les principaux dignitaires de la cour prirent place à la table du festin. Giacomo, animé par de copieuses rasades, oubliant le rôle dont il était investi, voulut haranguer l’assemblée au nom de saint Pierre et de saint Paul, et déjà il avait lancé sa fameuse citation: Ecco cosa dicevano..., lorsqu’on lui fit observer qu’en sa qualité de mage, il lui était impossible d’invoquer les deux grands apôtres dont les épîtres sont postérieures à la mort de Jésus-Christ. Sans être parfaitement convaincu de la justesse de cette observation, Giacomo consentit à suspendre son discours. Après ce petit épisode, on se leva de table; le roi Hérode remonta sur son trône, et il dit aux mages qui l’écoutaient: «Allez, informez-vous de l’enfant, et, lorsque vous l’aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j’aille aussi l’adorer.»

Les mages s’inclinèrent avec respect et sortirent de la salle. Ils trouvèrent le village illuminé. Les fenêtres des principales maisons étaient garnies de flambeaux et de jeunes filles déguisées sous les costumes les plus bizarres et les plus divers, qui criaient aux voyageurs: «Ohé! ohé! voici le roi des Juifs que vous cherchez!» et, avec ces cris insultants, elles jetaient à la tête des voyageurs une sorte de mannequin en paille qui simulait un enfant au maillot. Les mages traversèrent toute cette foule de mécréants dans un profond silence, paraissant insensibles aux injures dont ils étaient l’objet. Ils arrivèrent ainsi en pleine campagne, suivis d’une cohue d’enfants et de femmes, et précédés de loin par un char à deux roues et de forme antique qui était traîné par des bœufs. Sur ce char, qui ressemblait assez à celui que montaient jadis les triomphateurs romains, il y avait quatre jeunes gens tenant chacun à la main une longue torche de résine dont la flamme pétillante s’élançait dans les airs. Les ombres que projetait cette lumière épaisse enveloppaient le char et dérobaient entièrement aux yeux de la foule les détails de cette naïve mise en scène, par laquelle on voulait représenter la mobilité de l’étoile prophétique.

C’était par une nuit d’une sérénité admirable que s’accomplissait cette pieuse et touchante cérémonie. Le firmament était radieux, les étoiles scintillaient d’une manière extraordinaire, l’air était doux, l’obscurité et le silence régnaient dans la nature. On n’entendait de temps en temps que les bêlements des moutons enfermés dans les fermes du voisinage, que le cri plaintif de quelque oiseau mal abrité, que les sons expirants d’une voix lointaine. Une douce et vague tristesse remplissait les cœurs, lorsque, Giacomo frappant quelques accords sur sa vieille guitare, les trois mages se mirent à chanter une naïve complainte, en continuant leur chemin. Cette complainte était un fragment d’une litanie de Lotti, célèbre compositeur vénitien du commencement du XVIIIe siècle, et dont la mélodie suave s’était égarée dans les contrées riantes des bords de la Brenta, où elle avait été apportée sans doute par quelque noble dame, et y avait germé, comme ces grains de semence que laissent tomber les oiseaux voyageurs, messagers dociles d’une volonté mystérieuse. La mélodie de Lotti, arrangée à deux parties par une main inconnue, était très-populaire dans les provinces de terre ferme, où elle passait pour un de ces chants naïfs qui semblent s’exhaler de la terre féconde comme les parfums de l’aubépine en fleur. Giacomo était chargé de rendre la partie de basse, tandis que Zina et Lorenzo chantaient à l’unisson la partie de soprano. Voici quelles étaient les paroles de ce charmant noël:

Étoile mystérieuse, dont nous suivons depuis si longtemps les traces mobiles et toujours nouvelles, conduis-nous enfin vers le berceau de l’enfant qui a été promis au monde pour la félicité des hommes. Avertis par ta clarté propice, nous venons des extrémités de l’Orient pour adorer le Christ annoncé par les prophètes, et nous lui apportons de l’or, de l’encens et de la myrrhe, ce que renferme de plus précieux le pays de nos pères. Courbés sous le fardeau des ans, nous venons à toi, enfant miraculeux, pour que tu dissipes les ténèbres qui nous enveloppent de toutes parts, pour que tu arraches de nos cœurs flétris ce doute funeste, que nous a légué le génie du mal. Sois mille fois béni, ô roi d’Israël! Que ta lumière s’élève sur l’abîme de nos misères, que ta parole sainte purge nos âmes souillées et qu’elle nous réconcilie avec le Dieu créateur! O Christ rédempteur, que ton nom soit béni à jamais!

La voix mordante de Giacomo, celles plus agréables de Zina et de Lorenzo, harmonieusement groupées ensemble, s’exhalaient ainsi en doux accords, pendant que le cortége continuait sa marche et que les mages entraient dans chaque maison un peu importante qu’ils trouvaient sur leur chemin. Ils y étaient reçus avec une pieuse cordialité, et ils allaient se prosterner, dans un coin de l’étable, aux pieds de l’enfant Jésus couché dans la crèche et entouré de la sainte famille.

Après ces diverses stations, les mages reprirent le cours de leur pèlerinage, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés devant la grille d’un château, où ils furent introduits par un domestique en livrée. On les conduisit dans un grand salon, rempli de seigneurs et de nobles dames. Giacomo salua humblement la compagnie, et, après avoir frappé sur sa vieille guitare les deux seuls accords qui lui fussent familiers, tous les trois recommencèrent à chanter le noël dont nous avons traduit les paroles. La noble compagnie parut satisfaite de l’effet de l’ensemble, mais on remarqua surtout la voix fraîche de Lorenzo, dont la grâce enfantine avait déjà attiré les regards. Une jeune demoiselle, qui paraissait parler avec autorité, fit approcher Lorenzo, et lui demanda avec douceur:

«Avez-vous des frères et des sœurs, mon bel enfant?