[Illustration: Le Cordier.

Dans une autre épreuve, cette image de Lagniet est plus compréhensible, grâce à deux inscriptions intercalées dans la gravure; au-dessus du cavalier est écrit: «Il fille sa corde»; sous son pied gauche: «Les grands s'accordent»; près de celui qui tourne la roue: «Les petits prennent la corde».]

Un pauvre cordier est le héros d'un conte très long des Mille et une Nuits, dont voici le résumé: Le calife Haroun-al-Raschid ayant remarqué dans une des promenades qu'il faisait, déguisé en marchand étranger, un bel hôtel tout neuf, interroge un voisin qui lui dit que cette maison appartient à Cogia Hassan, surnommé Alhabbal, à cause de la profession de cordier qu'il lui avait vu lui-même exercer dans une grande pauvreté, et que, sans savoir par quel endroit la fortune l'avait favorisé, il avait acquis de grands biens. Le calife fait venir Cogia Hassan à la cour, et lui demande son histoire. Cogia raconte qu'autrefois il travaillait à son métier de cordier, qu'il avait appris de son père, qui l'avait appris lui-même de son aïeul, et ce dernier de ses ancêtres. Un jour il vit venir deux citoyens riches, très amis l'un de l'autre, qui n'eurent pas de peine à juger de sa pauvreté en voyant son équipage et son habillement. L'un d'eux lui demanda si, en lui faisant présent d'une bourse de deux mille pièces d'or, il ne deviendrait pas par le bon emploi qu'il en ferait aussi riche que les principaux de sa profession. Cogia lui répond que cette somme lui permettrait d'étendre sa fabrication et de devenir très riche. Quand, sur cette assurance, Saadi, l'un des deux amis, lui a remis la bourse, il achète du chanvre et de la viande, et met le reste de la somme dans son turban: mais celui-ci lui est enlevé par un milan qui disparaît dans les airs. Six mois après, les deux amis le retrouvent, pauvre comme devant; il leur raconte l'aventure du milan, et Saadi lui remet encore deux cents pièces d'or, en lui recommandant de les mettre en lieu sûr. Cogia prend encore dix pièces d'or et cache le reste dans un linge qu'il place au fond d'un grand vase de terre plein de son. Pendant qu'il est parti pour acheter du chanvre, sa femme, qui ne savait rien de tout cela, échange le vase de son contre de la terre à décrasser que vendait un marchand ambulant. Quand les deux amis reviennent, et qu'il leur a raconté sa mésaventure, Saadi lui donne un morceau de plomb qu'il avait ramassé à terre, Cogia le prend et rentre chez lui; le soir un pêcheur des environs, auquel il manquait du plomb pour accommoder ses filets, lui emprunte ce plomb en lui promettant comme récompense tout le poisson qu'il amènera du premier jet de ses filets. Le pêcheur à ce coup ne prend qu'un poisson, mais il était très gros. La femme, en l'accommodant, trouve dans ses entrailles un gros diamant, mais, ne sachant ce que c'était, elle le donne à son petit garçon qui s'en amuse avec ses soeurs, et le soir ses enfants, s'apercevant qu'il rend de la lumière quand la clarté de la lampe est cachée, se disputent à qui l'aura. Cogia leur demande le sujet de leur dispute et ayant éteint la lampe, il s'aperçoit que ce qu'il croyait être un morceau de verre faisait une lumière si grande qu'ils pouvaient se passer de la lampe. Une juive, femme d'un joaillier dont la maison était voisine, vint le matin savoir la cause du bruit qu'elle avait entendu. La femme du cordier lui montre le morceau de verre. La juive lui dit que ce n'est en effet que du verre, et lui propose de l'acheter, parce qu'elle en a un à peu près semblable. Mais les enfants se récrient, et la juive part. Le joaillier, sur la description qui lui est faite, dit à sa femme d'acheter le diamant à tout prix. Elle en propose vingt pièces d'or, puis cinquante, puis cent; Cogia Hassan déclare qu'il veut cent mille pièces, que le juif finit par lui donner.

Cogia Hassan va voir une bonne partie des gens de son métier, qui n'étaient pas plus à l'aise qu'il ne l'avait été; il les engage à travailler pour lui, en leur donnant de l'argent d'avance, et en leur promettant de leur payer leur travail à mesure qu'ils l'apporteraient. Il loue des magasins, établit des commis, et finit par faire bâtir le bel hôtel qui avait attiré l'attention du calife.

[Illustration: Cordiers à l'ouvrage, d'après Jost Amman (XVIe siècle).]

SOURCES

LES TISSERANDS.—H. Coulabin, Dictionnaire des locutions populaires de Rennes.—Clément-Janin, Sobriquets de la Côte-d'Or: Dijon, 62; Châtillon, 8.—Revue des traditions populaires, IV, 527; V, 279; X, 29, 31, 99.—Paul Sébillot, Coutumes de la Haute-Bretagne, 73.—Les Français peints par eux-mêmes, II, 174.—Barjavel, Sobriquets du Vaucluse.—Reinsberg-Düringsfeld, Sprichwörter.—L.-F. Sauvé, Lavarou Koz.—J.-F. Bladé, Poésies populaires de la Gascogne, II, 267.—Mistral, Tresor dou Felibrige.—Volkskunde, II. 70; VIII, 36.—E. Souvestre, Derniers Bretons, II, 137.—E. Herpin, La Côte d'émeraude, 127, 138.—Lecoeur, Esquisses du Bocage normand, I, 45.—Communication de M. T. Volkov (Russie).—Communication de M. A. de Cock (Flandre).—Paul Sébillot, Traditions de la Haute-Bretagne, I, 130; II, 179.—E. Rolland, Rimes de l'Enfance, 41.—Laisnel de la Salle, Croyances du Centre, I, 161.—A. Ledieu, Traditions de Demain. 33.—Lecocq, Empiriques beaucerons, 46.—A. Bosquet, La Normandie romanesque, 286.—F. Liebrecht, Zur Volkskunde, 315.—Monteil, l'Industrie française, I, 53, 257, 264.—A. Perdiguier, Le Livre du compagnonnage, I, 44.—Reinsberg-Düringsfeld. Traditions de la Belgique, II, 53.—E. Cosquin, Contes de Lorraine, I, 98, 100.—Paul Sébillot, Les Margot la-Fée, 18.—Fleury, Littérature orale de la Normandie, 190.—H. Carnoy, Littérature orale de la Picardie, 229.—Loys Brueyre, Contes de la Grande-Bretagne, 161.—Grimm, Contes choisis, trad. Baudry, 196.—J.-F. Bladé. Contes de la Gascogne, II, 354.—A. Meyrac. Traditions des Ardennes, 471.

LES CORDIERS—Monteil, l'Industrie française, I, 277.—E. Souvestre. Derniers Bretons, 217.—A. Corre et Paul Aubry, Documents de criminologie rétrospective, 111.—Habasque, Notions historiques sur les Côtes-du-Nord, I, 85.—B. Jollivet, les Côtes-du-Nord, I, 65, 157, 317.—Revue des traditions populaires, VIII, 302; X, 160.—Communication de M. A. de Cock.—Tuet, Matinées senonoises, 510.—A. Perdiguier, Le Livre du compagnonnage, II, 195.

[Illustration: Ange rallumant la lampe de sainte Gudule que le diable avait éteinte. (Crédence de stalle de l'abbaye de Saint-Loup, à Troyes.)]

LES TAILLEURS