Au lieu d'être, comme à présent, chargés de la fourniture de l'étoffe et de la confection entière du vêtement, les tailleurs d'autrefois se bornaient, le plus souvent, à tailler et à coudre des draps qui leur étaient remis après avoir été achetés en dehors de chez eux: c'est encore ainsi que procèdent les «couturiers» de campagne. Les rognures appartenaient à la personne qui avait commandé l'habillement; mais il y avait nécessairement du déchet, et il était difficile de savoir si tout lui était rendu intégralement ou si le tailleur n'avait pas mis de côté, pour son usage personnel, des morceaux qui pouvaient servir. Il y avait de fréquentes contestations, où les clients reprochaient aux tailleurs de ne leur remettre qu'une faible partie des retailles. Ceux-ci se défendaient de leur mieux: au XVIIe siècle, ils assuraient qu'il «ne leur étoit pas resté d'une étoffe non plus qu'il n'en tiendroit dans leur oeil», et l'on avait appelé plaisamment «l'oeil des tailleurs» un coffre supposé dans lequel ils mettaient les morceaux. On donnait aussi le nom de «rue» au coin de la boutique où s'accumulaient les rognures diverses. «Les cousturiers, dit Tabourot, ont une armoire, qu'ils appellent la Ruë, où ils jettent toutes les bannières: puis quand on s'en plaint, ils se baillent à cent mille pannerées de diables qu'ils n'ont rien dérobé, et n'y a resté, sinon je ne sçay quels bouts, qu'ils ont ietté dans la ruë.» On donnait encore le nom «d'enfer», de «liette» ou de «houle» au coffre aux rognures.

Aux siècles derniers, on trouve dans les contes et dans les comédies de fréquentes allusions à ces détournements de drap, et c'était une sorte de lieu commun qui semblait inséparable des plaisanteries faites sur les tailleurs. Le Grand Parangon des Nouvelles nouvelles met en scène un avocat, un sergent, un tailleur et un meunier qui avaient été en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, et voulaient faire bâtir une chapelle pour la rémission de leurs péchés. Ils se les confessent l'un à l'autre, et quand vient le tour du tailleur, il dit: «J'ay beaucop de drap corbiné, car quand on me bailloit cinq aulnes de drap à mettre en une robbe, je n'en y mettois point plus de quatre; car quelque habillement que jamais je fisse, il m'en demeuroit toujours quelque lopin; et je vous promets ma foy que j'en ay desrobé en mon temps pour plus de mille escus.»

Lorsque l'on disait que les tailleurs marchent les premiers à la procession, tout le monde comprenait à demi-mot, et si par hasard quelqu'un s'était avisé de demander pourquoi ils avaient ce privilège, on lui aurait aussitôt répliqué: «C'est parce qu'ils portent la bannière.» Et si l'explication n'avait pas été suffisante, on n'aurait pas manqué d'ajouter qu'on appelait ainsi la pièce d'étoffe qu'on les accusait de dérober quand ils coupaient un habit, parce qu'il y a dans cette pièce de quoi faire une banderole.

Dès le moyen âge elle figure dans les contes, et lorsque dans une de ses Facéties, le florentin Arlotto explique à son voisin le tailleur ce que signifiait une bannière qu'il avait vue en rêve, il s'est inspiré sans doute d'un récit qui courait parmi le peuple. De nos jours Charles Deulin a écrit le Drapeau des tailleurs, qu'il a localisé en Flandre, où peut-être il l'avait entendu raconter. Voici le résumé de son conte qui, avec une allure plus vive, est très voisin du récit d'Arlotto:

Au temps jadis, il y avait un petit tailleur du nom de Warlemaque, qui était curieux comme une femme. Il était d'ailleurs fort adroit de ses dix doigts et, de plus, aussi voleur qu'un tailleur peut être. Rarement Warlemaque avait coupé un habit ou une culotte sans jeter dans le coffre qu'on appelle l'houle, autrement dit l'enfer, un bon morceau de drap pour s'en faire un gilet… Une nuit, il eut un singulier rêve. Il rêva qu'il était devant le tribunal de Dieu. Soudain il entendit qu'on l'appelait; il s'avança tout tremblant. Un ange fit quelques pas au milieu de l'enceinte, et, sans dire un mot, il déploya un grand drapeau de mille couleurs. Warlemaque reconnut tous les morceaux de drap qu'il avait dérobés, et fut pris d'une telle peur qu'il se réveilla en sursaut. Le lendemain, il conta son rêve à ses deux apprentis, et leur dit: Chaque fois que vous me verrez jeter en coupant quelque chose dans l'houle, ne manquez pas de crier: «Maître, rappelez-vous le drapeau!» Pendant quelque temps, il se garde de rien prendre; mais un jour qu'on lui apporte une belle étoffe d'or, il ne peut s'empêcher d'en dérober un peu, en disant qu'il manquait justement au drapeau un morceau de drap d'or. À partir de ce moment, il reprend ses mauvaises habitudes, et quand, après sa mort, il se présente à la porte du Paradis, saint Pierre la lui refuse: toutefois il finit par se laisser fléchir et permet à Warlemaque de rester dans un coin.

Dans la Farce du Cousturier, un gentilhomme qui veut faire faire un costume à sa chambrière, lui dit:

Des habitz le drap porterons,
Et devant nous tailler ferons;
Car cousturiers et cousturières
Ont tousjours à faire bannières,
Comme j'ay ouy autresfoys
Racompter.

Cette habitude semblait si étroitement liée au métier, qu'il paraissait impossible qu'un tailleur ne la pratiquât pas.

La Nouvelle XLVIIe de Des Périers a pour titre: Du tailleur qui se déroboit soi-même et du drap qu'il rendit à son compère le chaussetier: Un tailleur de la ville de Poitiers étoit bon ouvrier de son métier et accoutroit fort proprement un homme et une femme et tout; excepté que quelquefois il tailloit trois quartiers de derrière en lieu de deux ou trois manches en un manteau, mais il n'en cousoit que deux; car aussi bien les hommes n'ont que deux bras. Et avoit si bien accoutumé à faire la bannière, qu'il ne se pouvoit garder d'en faire de toutes sortes de drap et de toutes couleurs. Voire même quand il falloit un habillement pour soi, il lui étoit avis que son drap n'eût pas été bien employé s'il n'en eût échantillonné quelque lopin et caché en la liette ou au coffre des bannières.

En Angleterre, on connaît le «Chou du tailleur» et l'on dit en proverbe: Tailors like cabbage, les tailleurs aiment le chou. Lorsqu'autrefois ils travaillaient chez les clients, on les accusait de rouler le chou, c'est-à-dire de faire un paquet de morceaux de vêtements au lieu de se contenter de la lisière et des retailles qui leur étaient dues.