Le trait de politesse facétieuse du dernier vers était encore usité au XVIIIe siècle; d'après les Causes amusantes, on avait alors coutume de ne nommer les savetiers qu'en disant, sauf votre respect, et en ôtant le chapeau. On trouve en Russie un parallèle satirique assez voisin; lorsque quelqu'un prend un air d'importance on lui dit: «Ne faites pas attention, bonnes gens; je suis un cordonnier, parlez-moi comme à votre égal».
On avait surnommé, au siècle dernier, les cordonniers «lapidaires en cuir» à cause des petites pointes appelées diamants dont on garnit la semelle des souliers; actuellement on les nomme encore «bijoutiers sur cuir» ou «bijoutiers sur le genou» «bijoutiè sus lou geinoui » (Provence), expression qui viendrait du caillou rond ou diamant sur lequel ils battent leur cuir. Dans le même ordre d'idées on peut citer: «graveur sur cuir», tisseran (Provence), «tisserand sur cuir» et «tireur de rivets.»
Dans le langage argotique l'ouvrier est appelé gniaf, le premier ouvrier goret, terme déjà usité au XVIIe siècle; le second ouvrier boeuf, parce qu'il a les plus grosses charges; l'apprenti pignouf, nom qui, en dehors de la corporation, est devenu injurieux.
Le patron d'une maison de chaussures du dernier ordre est un beurloquin; un beurlot est un petit maître cordonnier, Le bottier traite le cordonnier pour dames de «chiffonnier». La boutique de bottier est appelée breloque de boueux. Le baquet de cordonnier, où trempent le cuir et la poix, est dit: «baquet de science.»
Le navet est une «olive de savetier», l'oie une «alouette de savetier», le réséda ou le basilic un «oranger de savetier».
S'il en faut croire Pétrus Borel, vers 1840, il courait dans la corporation des étymologies fantaisistes sur l'origine du mot «cordonnier», qui a fini par devenir le terme général pour désigner les artisans de la chaussure: s'ils s'appellent «Cordonniers», c'est parce qu'ils donnent des cors. Le gniaf avait une autre explication, aussi bonne que la première, mais dont, paraît-il, il était très persuadé: Le roi étant allé un jour prendre mesure de souliers chez son fournisseur, il y oublia son cordon: à son retour au palais le roi s'en aperçut et envoya aussitôt un de ses pages le réclamer. Le cordon fut nié, c'est-à-dire que l'artisan nia l'avoir trouvé. Ce fut, en un mot, un cordon nié. Le roi s'emporta, et, dans sa trop juste colère, ordonna, à dessein d'imprimer un sceau de honte indélébile et éternel sur le front de cet homme coupable, faisant payer à tous la faute d'un seul, qu'à l'avenir les confectionneurs de chaussures s'appelleraient cordonniers.
Une autre légende, populaire autrefois chez les ouvriers, racontait que l'unique haut-de-chausses de Charles le Chauve réclamant une prompte réparation, des savetiers furent appelés et le recousirent; en récompense de ce service le roi accorda à la corporation troyenne la faveur de célébrer la fête de son patron dans l'église de l'abbaye royale de Saint-Loup; les savetiers prétendaient même avoir l'original de cette permission dans le coffre de leur communauté, et ils le conservaient comme un de leurs plus beaux titres.
Un sobriquet très usité est celui de tire-ligneul, en Provence, tiro-lignou, auquel fait allusion un couplet d'une petite chanson de danse, populaire en Haute-Bretagne:
Mon grand-père était cordonnier.
Tire la lignette (bis).
Mon grand-père était cordonnier,
Tire la lignette des deux côtés.
Le ligneul et la poix fournissent des allusions fréquentes: dans les estampes du siècle dernier, M. et Mme la Poix sont les noms courants du savetier et de son «épouse»; en Provence, les savetiers et les cordonniers sont appelés Pegots, la' Pegot, la poix, Det de Pego, doigt de poix, li chivaliè de la Pego. On dit proverbialement en Gascogne: