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Les maîtres cordonniers eurent d'assez bonne heure des enseignes sur lesquelles étaient peints les emblèmes de la profession. Au-dessus des boutiques était souvent suspendu un tableau de bois, sur l'un des côtés duquel on voyait une superbe botte d'or sur un fond noir; sur l'autre étaient trois alènes d'argent sur fond rouge; dans les armoiries des cordonniers, dont les auteurs de l'Histoire des Cordonniers (1852) ont reproduit la riche collection, la botte est fréquemment représentée, moins pourtant que le soulier, soit seule, soit accompagnée de l'alène, et actuellement il n'est pas rare de voir des bottes rouges à revers noirs servant d'enseigne à des boutiques de savetiers; quelquefois des fleurs, généralement des pensées, agrémentent la botte.
Certains cordonniers essayaient de se signaler par quelque trait visant à l'originalité. À Bordeaux, au milieu du XVIIe siècle, l'enseigne du Loup botté était celle d'un artisan qui eut son heure de célébrité comme poète et comme inventeur. En 1677, on imprima un livre qu'il avait composé sous ce titre: Poésies nouvelles sur le sujet des bottes sans coutures présentées au roi, par Nicolas Lestage, maître cordonnier de Sa Majesté.
[Illustration: Le Juif-Errant, bois du musée de Quimper.]
Les cordonniers firent, au reste, plusieurs emprunts au règne animal et aux contes, et l'on peut encore voir à Paris des enseignes du Loup gris, du Renard botté, du Lion qui déchire la botte; le Chat botté n'a pas été oublié, non plus que le Petit Poucet, les bottes de l'ogre et la pantoufle de Cendrillon. Le succès de la comédie de Sedaine, le Diable à quatre, où figuraient comme personnages un cordonnier et sa femme, donna naissance à plusieurs enseignes; l'une d'elles existait encore en 1825 et a été reproduite dans le Jeu de Paris en miniature (p. 20).
De leur côté, les savetiers ornaient leurs échoppes d'emblèmes de métier et d'inscriptions: Lapoix, maître savetier suivant la cour; Maître Jacques, savetier en neuf, qui remontent au siècle dernier. De nos jours, on a pu lire sur les devantures: Au soulier minion; À la botte fleurie, Courtin confectionne en vieux et en neuf; Lacombe et son épouse est cordonnier, etc. Après 1830, on voit des enseignes à double sens qui touchent à la politique: Au Tirant moderne, Au Tirant couronné, Au nouveau Tirant.
[Illustration: Boutique de cordonnier, d'après l'Encyclopédie.]
Les boutiques de cordonniers que la belle estampe d'Abraham Bosse, souvent reproduite, représente comme assez luxueuses au XVIIe siècle, étaient, comme la plupart de celles des autres artisans, très simples à l'époque qui précéda la Révolution. Les cordonniers en réputation, dit Ant. Caillot, n'étaient pas moins modestes, quant aux ornements extérieurs de leurs boutiques, que la plupart des savetiers de notre temps. Nulle décoration, nulle peinture, nul étalage que celui des souliers auxquels ils travaillaient pour leurs pratiques. Le même auteur constatait, en 1825, qu'un changement notable, qui remontait à l'Empire, s'était opéré: Voyez la propreté et la recherche qui y règnent. Rien n'y manque: glaces, chaises à lyre, comptoir d'acajou, tablettes façon du même bois, tapis de pied, vitrages au travers desquels sont rangés, dans le plus bel ordre, des milliers de paires de souliers de toutes les mesures, de toutes les modes, de toutes les couleurs. À ces ornements il faut ajouter cinq ou six jeunes bordeuses, proprement vêtues, qui travaillent sous l'inspection de la maîtresse, dont le costume rivalise avec celui des femmes d'une profession plus élevée.
L'estampe de la page 25 représente un cordonnier de la fin du XVIIe siècle, qui prend mesure à une dame; vers 1780, le cordonnier à la mode portait un habit noir, une perruque bien poudrée, sa veste était de soie: il avait l'air d'un greffier. Quand une cliente distinguée se présentait, il venait lui-même prendre mesure. Il entre, dit Mercier, il se met aux genoux de la femme charmante: «Vous avez un pied fondant, madame la marquise; mais où donc avez-vous été chaussée? Vous avez dans le pied une grâce particulière. Je suis glorieux d'habiller votre pied. J'en ai pris le dessin. J'en confierai l'expédition à mon premier clerc; jamais son talent ne s'est prêté à la déformation.»
Les échoppes des savetiers ont toujours été pittoresques: aussi les peintres hollandais et flamands les ont souvent représentées, et les auteurs des gravures sur les artisans aux derniers siècles se sont plu à les dessiner. De nos jours, à Paris même, il en est encore dont l'aspect est tout aussi amusant. Vers 1840, sur la surface intime de la porte se trouvait d'ordinaire le Juif-Errant et sa romance, d'où venait, dit-on, la phrase proverbiale des vieilles gouvernantes: Il est sage comme une image collée à la porte d'un savetier. Maintenant on y voit des portraits de personnages à la mode, des gravures empruntées aux journaux illustrés, parfois des affiches coloriées ou des chromolithographies.