—Je vous dis qu'il est un démon.

—Eh bien, comme elle est une diablesse, les deux font la paire.

—Elle? mais c'est un agneau, une colombe, une sotte auprès de lui. Je vais vous raconter l'histoire. Lorsque le prêtre a demandé s'il voulait Catherine pour femme, oui, de par tous les diables, a-t-il crié, et il s'est mis à jurer si horriblement que le prêtre, abasourdi, a laissé tomber son livre de ses mains, et comme il se baissait pour le rattraper, ce fou furieux de mari lui a porté un si rude coup de poing qu'il a jeté par terre le prêtre et le livre, le livre et le prêtre. Et maintenant, a-t-il crié, qu'on vienne les ramasser, si l'on ose!

—Mais qu'a dit la mariée, quand le prêtre s'est relevé?

—Elle tremblait de tous ses membres; car il frappait du pied et disait en jurant que le prêtre avait voulu se moquer de lui. Enfin, après diverses cérémonies, il a demandé du vin. Une santé! a-t-il crié comme s'il eût été à bord d'un vaisseau, trinquant avec des camarades après une tempête; et il a avalé des rasades de vin muscat, en jetant le fond du verre à la barbe du sacristain, roide et sèche broussaille, disait-il, qui avait besoin d'être humectée. Cela fait, il a pris la mariée par le cou et lui a donné sur les lèvres un baiser si bruyant que l'écho en a retenti dans toute l'église. Et moi, à ce spectacle, je me suis enfui de honte, et toute la noce me suit. Jamais on n'a vu de mariage si extravagant.»

Un banquet somptueux avait été préparé, comme d'usage, à la maison de la mariée. Mais il n'entre pas dans le plan de Petruchio d'y assister avec sa femme, et après avoir remercié en excellents termes les parents et les amis d'avoir bien voulu honorer la cérémonie de leur présence et se rendre «témoins de la foi qu'il vient de donner à sa vertueuse épouse, si douce et si patiente,» il déclare son dessein d'emmener Catherine sur-le-champ. Tout le monde le presse de rester, et Catherine elle-même, ô premier et surprenant effet de la cure qu'il a entreprise Catherine, à son tour, le supplie humblement «C'est moi, dit-elle, qui vous en prie.»

Mais Petruchio juge l'épreuve insuffisante, et il a raison; car, mal guérie encore, la terrible fille de Baptista, après cet éclair de bon sentiment, se révolte, se fâche, et toute son ancienne nature reparaît: «Je ne partirai pas! vous pouvez partir, monsieur; les portes sont ouvertes; vous pouvez vous mettre en route, pendant que vos bottes sont fraîches. Mais moi, je resterai. Messieurs, en avant marche dans la salle du festin!»

Un murmure d'approbation accueille cette fière bravade de l'épousée, qui se sent encouragée par le secret appui de toute l'assistance, et l'autorité du mari est sur le point de subir un échec; mais avec quelle prestesse d'esprit, avec quelle verve d'imagination inventive Petruchio sait redevenir en un instant le maître de la situation! «Messieurs, dit-il, obéissez à la mariée. Ces messieurs vont aller dîner, Catherine, suivant ton ordre. Allez au banquet, vous autres; buvez, riez et réjouissez-vous! Mais, pour ma belle Catherine, il faut qu'elle vienne avec moi. Elle est mon bien, elle est mon tout, et j'entends rester le maître de ce qui m'appartient. La voyez-vous près de moi? qu'aucun de vous ose la toucher! je mettrai à la raison l'homme assez hardi pour oser nous barrer le chemin à travers Padoue. Aux armes, Grumio! dégaine et sauve ta maîtresse, si tu as du cœur. N'aie pas peur, chère petite! Ils ne te toucheront pas, ma Catherine! Je serai ton bouclier contre un million d'ennemis!»

Et Petruchio, faisant le moulinet avec sa vieille épée, sort et emmène Catherine, aux éclats de rire des gens de la noce.

Les incidents du voyage, comme ceux de la cérémonie nuptiale, nous sont présentés sous forme de récit; dans ce second récit la figure de langage qu'on appelle en rhétorique prétérition est employée d'une façon assez plaisante. Cette figure bien connue consiste à faire semblant de passer sous silence des choses qu'on dit en réalité. «Vous ne saurez pas,» dit, par exemple, un personnage de Molière,