Le bonheur de nos amants est incomparable. On n’essaie pas de nous le dépeindre : il faut éviter la fadeur, il faut se garder de la crudité. Que va donc faire le poète, si ce n’est se fier à la poésie toute seule, et user d’une musique délicieusement combinée, pour effleurer tout ce que nous savons, et qui n’a jamais besoin que de nous être rappelé ?
A Vénus, quoique si belle, et apparemment si satisfaite, il vient toutefois le sentiment subtil qu’un rien de philosophie ne nuirait point à ce bonheur. La volupté qui se partage, ou bien plutôt qui se redouble, entre des amants, risque toujours quelque monotonie. Deux personnes qui se renvoient à peu près les mêmes délices, finissent quelquefois par se trouver trop peu différentes. Un couple, au plus haut période de son bonheur, compose une sorte d’écho, — ou ce qui revient au même, — un assemblage de miroirs parallèles, — Baudelaire disait : jumeaux.
La déesse montre par là une profondeur qui lui est peut-être venue de ses démêlés avec Minerve. Elle a bien compris que l’amour ne peut être infini, s’il se réduit à se finir aussi fréquemment qu’il se puisse. On voit trop, dans la plupart des amants, leurs esprits s’ignorer aussi naturellement que leurs corps se connaissent. Ils sont instruits de leurs goûts et de leurs dégoûts, qu’ils ont appareillés, ou harmonieusement unis ; mais ils ne savent rien, et même ils ne veulent rien savoir, de leur métaphysique et de leurs curiosités non immédiatement utilisables. Mais l’amour sans l’esprit, à le supposer répondu, et si rien ne le traverse, n’est plus qu’une occupation régulière. Il y faut des malheurs ou des idées.
Quoi qu’il en soit, Vénus essaye d’un peu de réflexions sur la durée. Elle montre qu’elle n’a pas lu grand’chose sur ce grave sujet. Héraclite ni Zénon n’étaient encore nés. Kant avec Aristote, et le difficile M. Minkowski, gisaient pêle-mêle dans l’anachronisme de l’avenir. Elle remarque néanmoins fort exactement que le temps ne remonte jamais à sa source ; mais quelle n’est pas son erreur quand elle en dit cette belle chose :
Vainement pour les dieux il fuit d’un pas léger.
Elle ne prévoyait guère la destruction de ses plus beaux temples, ni la décadence de son culte ; j’entends, de son culte public.
Adonis ne l’écoute pas. On revient au plaisir tout court, dont le poète lui-même est un peu las :
Il est temps de passer au funeste moment
Où la triste Vénus doit quitter son amant.
Cette rapide platitude est un signe très apparent de la fatigue. Il est vrai que, dans les vers, tout ce qui est nécessaire à dire est presque impossible à bien dire.