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Vénus se doit donc absenter pour aller dans Paphos dissiper le bruit qui y court que la déesse n’a plus de soin de ses adorateurs. Il est étrange qu’elle ait tant de souci d’être adorée, tandis qu’elle aime et qu’elle est aimée.
Mais la vanité, et ces niaiseries que nous croyons être les obligations de notre état, nous persuadent toujours de sortir de notre chambre, qui est ici une belle forêt. Personne encore ne s’est trouvé, même parmi les dieux, qui se sentît assez puissant pour se moquer de ses fidèles. Et quant à dédaigner les autels et les sanctuaires, les sacrifices qui s’y consomment, les oraisons et les fumées qui s’en dégagent ; quant à détester les louanges, et à faire pleuvoir de dégoût le feu et les ennuis sur toutes ces têtes que la seule crainte et leurs espoirs désespérés font se tourner aux choses divines, je ne vois pas un immortel qui s’y soit jamais résolu. Ce goût qu’ils ont de nous me passe.
Vénus, pourtant si heureuse, et qui est presque toute-puissante, va donc s’écarter un temps d’Adonis, pour ne pas indisposer sa clientèle de dévots. S’il n’y avait point de ces bizarreries, il n’y aurait point de dieux, ni peut-être point de poèmes, et assurément pas de femmes.
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Elle fait mille recommandations à l’amant dont elle suspend si futilement le ministère. Le petit discours qu’elle lui tient pour le mettre en garde contre les deux dangers imaginables, celui qu’il périsse et celui qu’il soit infidèle, est d’une proportion délicieuse. J’y remarque ce très beau vers, où paraît tout à coup le grand art et la puissance abstraite de Corneille ; et qui vient quand elle conjure Adonis de ne pas s’attacher aux nymphes de ces bois. Elle dit :
Leurs fers après les miens ont pour vous de la honte.
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Quels adieux sont les leurs ! Ce ne sont que huit vers, mais huit merveilles ; ou plutôt, c’est une merveille de huit vers, ce qui est presque infiniment plus rare et plus étonnant que huit beaux vers. Il est impossible de séparer plus voluptueusement deux êtres ; et, par ce pur déchirement, d’ajouter quelque chose à l’idée que nous nous faisions de la douceur de leur unité. Usant d’un raffinement qui n’a pas beaucoup d’exemples, dans notre poésie, La Fontaine ici ressaisit, comme sur le mode mineur, le motif des moments délicieux qu’il nous avait fait entendre tout à l’heure. Il les avait accordés à ses héros :
Jours devenus moments, moments filés de soie…