Et maintenant, il les leur retire :

Moments pour qui le sort rend vos vœux superflus,

Délicieux moments, vous ne reviendrez plus !

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Adonis souffre alors tous les maux de l’absence.

C’est dire qu’il dénombre toutes les perfections du bonheur qu’il vient de perdre. Les corps séparés, l’âme est tout occupée du contraste des deux réalités qui se la disputent ; elle se restitue même des douceurs qu’elle avait à peine perçues ; le passé qui revient semble plus riche que le présent disparu duquel il procède ; et le temps de l’éloignement travaille à roidir, avec une croissante cruauté, le lien intérieur que tant de caresses avaient insensiblement tressé. Adonis est comme une pierre arrêtée dans sa chute, pendant laquelle elle avait cessé de peser. Si elle sent quelque chose, elle doit ressentir sur le moment tous les violents effets d’un mouvement brusquement aboli ; et puis toute sa pesanteur qu’elle avait comme perdue, étant libre d’y obéir. Ainsi le sentiment de l’amour, que la possession exténue, la perte et la privation le développent. Posséder, c’est n’y plus penser ; mais perdre, c’est posséder indéfiniment en esprit.

Adonis malheureux était sur le point d’avoir de l’esprit. Ces terribles souvenirs que laisse après elle une saison trop tiède et voluptueuse, l’exerçaient, l’approfondissaient, le menaient au seuil des doutes les plus importants, et ils menaçaient de le conduire à ces internes difficultés qui, à force de diviser notre sentiment, nous obligent d’inventer notre intelligence.

Adonis allait avoir de l’esprit, il s’empresse d’ordonner une chasse. Plutôt mourir que de réfléchir.

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Il faut bien avouer que cette malheureuse chasse est la partie faible du poème. Elle est presque aussi fatale à son chantre qu’elle va l’être à son héros.