Comment se tirer d’une chasse ? Les auteurs du XVIe et ceux du XVIIe siècles qui ont traité de ce beau sujet nous ont laissé des morceaux d’une vigueur, d’une précision, et donc d’un langage admirables. A l’un d’eux, et non des plus connus, Victor Hugo n’a pas dédaigné de prendre toute une grande page du plus beau style, qu’il a textuellement, ou peu s’en faut, introduite avec avantage dans le conte charmant du Beau Pécopin et de la Belle Bauldour. Mais La Fontaine, tout maître des Eaux et Forêts qu’il est, ne nous présente ici qu’une vénerie de rhétorique pure. A défaut du déduit d’une chasse savante, on eût attendu, de ce futur animateur de la gent à poils et à plumes, je ne sais quelle sylvestre fantaisie. On conçoit ce que l’homme désigné par les dieux pour écrire les Fables eût pu faire de toutes ces bêtes en mouvement, les unes pressées et fouaillées, les autres traquées et forcées, toutes hors d’elles-mêmes, les chiens sonnant, les piqueurs chevauchant et cornant la menée. Il eût inventé les colloques et les pensées de ces acteurs ; et les propos des volatiles, spectateurs et sûrs dans leurs arbres, nous eussent appris, par un artifice très naturel, les événements de la journée. Toutes ces âmes élémentaires, les raisonnements qu’elles se tiennent, leurs stratégies, les passions qui les occupent, la figure que font les hommes dans ce rude plaisir, ce sont là des motifs dont les Fables sont pleines, et de qui la combinaison nous eût composé une chasse infiniment neuve et divertissante.

Mais on dirait que La Fontaine n’a pas reconnu qu’il touchait presque, ici, à celui qu’il devait être un peu plus tard. Loin de pressentir qu’il se trouvait conduit par son sujet sur les lisières de son royaume naturel, il a visiblement élaboré avec quelque ennui les trois cents vers que cette chasse l’obligeait de faire. Or, le bâillement n’est pas si éloigné du rire qu’il ne se combine parfois curieusement avec lui. Ils ont une frontière commune, aux approches de laquelle le ridicule d’agir à contre-cœur se tourne facilement en action burlesque. Si donc je trouve des vers essentiellement comiques dans un développement qui n’en comportait pas de tels, et jusqu’à l’occasion d’accidents graves et funestes, je sens l’auteur excédé se venger tout à coup de soi-même, de sa tâche trop volontaire, et du mal qu’il se donne, par quelque drôlerie qui lui échappe invinciblement. Le rire et le bâiller nous surprennent en flagrant délit de refus.

L’assemblée des veneurs ne se passe donc pas qu’elle ne s’égaye de diverses caricatures. Celle-ci me plaît assez, dont tout le comique est dans la sonorité du vers :

On y voit arriver Bronte au cœur indomptable.

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Il s’agissait aussi de nous peindre le monstre, qui est un sanglier très redoutable ; un de ces solitaires qui ne se fient qu’à leurs défenses, et dont la dure dentée découd les chevaux et blesse les mâtins « au coffre du corps ».

Pour effrayant que soit un monstre, la tâche de le décrire est toujours un peu plus effrayante que lui. Il est bien connu que les misérables monstres n’ont jamais pu faire dans les arts qu’une figure ridicule. Je ne vois pas de monstre peint, chanté ou sculpté, qui non seulement nous fasse la moindre peur, mais encore qui laisse notre sérieux en équilibre. Le gros poisson qui dévora le prophète Jonas, et qui, dans les mêmes parages, engloutit un peu plus tard l’aventureux Sinbad ; ce même, qui dans une autre circonstance de sa carrière, fut peut-être le sauveur et le transporteur d’Arion ; en dépit de sa grande courtoisie, et malgré cette honnêteté scrupuleuse qui lui fait si exactement restituer sur le rivage ses repas d’hommes distingués, et les rendre en si bel état à leurs occupations et à leurs études, au lieu même où ils se proposaient d’aller, quoiqu’il ne soit pas formidable par destination, mais plutôt officieux et facile, ne laisse pas d’être infiniment comique. Mais voyez cet extravagant composé animal que transfixe Roger tout armé d’or, aux pieds de la délicieuse Angélique de M. Ingres ; figurez-vous ce dugong ou ce marsouin dont les brusques ébrouements et les jeux brutaux dans l’écume de la mer viennent effaroucher les chevaux d’Hippolyte ; entendez braire dans sa caverne le cornard et lamentable Fafner, — ils n’ont jamais pu obtenir de personne l’aumône d’un peu de terreur. Ils ne se consolent que par cette observation : que les monstres plus humains, les Cyclopes, les Gwinplaine, les Quasimodo, n’ont pas trouvé beaucoup plus de crédit ni d’autorité qu’eux-mêmes. Le complément nécessaire d’un monstre, c’est un cerveau d’enfant.

Ce malheur d’être ridicules, qui surmonte pour eux le malheur d’être monstres, ne semble pas tenir, toutefois, à l’impuissance de leurs inventeurs, tant qu’à leur nature même, et à leur vocation extraordinaire, comme il est aisé de s’en convaincre par la moindre visite au Muséum. Là, le biscornu authentique, la combinaison des ailes avec la lourdeur, celle d’un col très délié avec le ventre le plus pesant ; là, les véritables dragons, les guivres qui ont existé, les hydres décalquées sur l’ardoise, les tortues gigantesques à tête de porc, toutes ces populations successives qui ont habité les étages inquiets de notre demeure, et qui ont cessé de plaire à cette planète, proposent à notre actualité le grotesque de la nature. Ce sont comme les gravures de la mode anatomique. Nous ne croyons pas d’être si bizarres ; et nous nous en tirons enfin par le sentiment de l’improbable, et par la considération d’une maladresse et d’une bêtise primitive qui n’est mesurable que par le rire.

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Laissons le monstre. Passons sur la lutte assez froide qui s’engage. Je n’en veux détacher qu’un distique d’une exécution charmante, dont la musique moqueuse m’a toujours amusé :