Je ne puis m’empêcher de penser qu’il y a du système et du travail dans cette attitude parfaitement triste et dans cet absolu de dégoût. Une phrase bien accordée exclut la renonciation totale.
Une détresse qui écrit bien n’est pas si achevée qu’elle n’ait sauvé du naufrage quelque liberté de l’esprit, quelque sentiment du nombre, quelque logique et quelque symbolique qui contredisent ce qu’ils disent. Il y a aussi je ne sais quoi de trouble, et je ne sais quoi de facile, dans la spécialité que l’on se fait des motifs tragiques et des objets impressionnants. Qu’est-ce que nous apprenons aux autres hommes en leur répétant qu’ils ne sont rien, que la vie est vaine, la nature ennemie, la connaissance illusoire ? A quoi sert d’assommer ce néant qu’ils sont, ou de leur redire ce qu’ils savent ?
Je ne suis pas à mon aise devant ce mélange de l’art avec la nature. Quand je vois l’écrivain reprendre et empirer la véritable sensation de l’homme, y ajouter des forces recherchées, et vouloir toutefois que l’on prenne son industrie pour son émotion, je trouve que cela est impur et ambigu. Cette confusion du vrai et du faux dans un ouvrage devient très choquante quand nous la soupçonnons de tendre à entraîner notre conviction ou à nous imprimer une tendance. Si tu veux me séduire ou me surprendre, prends garde que je ne voie ta main plus distinctement que ce qu’elle trace.
Je vois trop la main de Pascal.
D’ailleurs, quand même les intentions seraient pures, le seul souci d’écrire, et le soin que l’on y apporte ont le même effet naturel qu’une arrière-pensée. Il est inévitable de rendre extrême ce qui était modéré, et dense ce qui était rare, et plus entier ce qui était partagé, et pathétique ce qui n’était qu’animé… Les fausses fenêtres se dessinent d’elles-mêmes. L’artiste ne peut guère qu’il n’augmente l’intensité de son impression observée, et il rend symétriques les développements de son idée première, à peu près comme fait le système nerveux quand il généralise et étend à l’être tout entier quelque modification locale. Ce n’est pas là une objection contre l’artiste, mais un avertissement de ne jamais confondre le véritable homme qui a fait l’ouvrage, avec l’homme que l’ouvrage fait supposer.
Cette confusion est de règle pour Pascal. On a tant écrit sur lui, on l’a tant imaginé et si passionnément considéré qu’il en est devenu un personnage de tragédie, un acteur singulier et presque un « emploi » de la comédie de la connaissance. Certains jouent les Pascal. L’usage a fait de lui une manière d’Hamlet français et janséniste, qui soupèse son propre crâne, crâne de grand géomètre ; et qui frissonne et songe, sur une terrasse opposée à l’univers. Il est saisi par le vent très âpre de l’infini, il se parle sur la marge du néant où il paraît exactement comme sur le bord d’un théâtre, et il raisonne devant tout le monde avec le spectre de soi-même.
C’est pourtant un fait assez remarquable que la plupart des religions aient placé dans l’extrême altitude le siège de la Toute-Puissance, comme elles ont trouvé sa marque et les preuves de son existence dans cet ordre sidéral, qui d’autre part, a donné aux hommes l’idée, le modèle primitif, et les premières vérifications des lois naturelles.