Il s’était engagé comme domestique, sans autre gage que la nourriture, mais à la condition expresse que son maître l’initierait à tous les secrets de son métier et lui apprendrait son répertoire.

Ils coururent ainsi tous les villages siciliens, puis s’embarquèrent pour Naples. Les années passèrent et Vittorio, qui avait vraiment la vocation théâtrale, devint un artiste de premier ordre dépassant de beaucoup son maître, qui, d’ailleurs, en convenait, et le réservait pour les grandes circonstances.


Non content de rajeunir le répertoire un peu vieillot de leurs « pupi » par des adaptations nouvelles, il composait ou improvisait lui-même des bouffonneries, des comédies, des drames, dont le succès était grand parmi les paysans napolitains.

Cependant, tout en reconnaissant sa supériorité, et en s’inclinant devant elle, son maître ne se pressait pas d’augmenter ses appointements et continuait à la payer surtout en gracieusetés et prévenances.

N’avait-il pas, en outre, les applaudissements du peuple ? Et aussi la faculté de donner libre cours à sa verve et à sa passion pour les « pupi », devant des auditoires aussi variés qu’enthousiastes.

Cela certes, eût pendant longtemps encore suffi à Vittorio, sans la hantise du rêve qu’il faisait depuis son enfance : posséder un théâtricule de « pupi » ; jouer ce qu’il voudrait, et où il voudrait. Etre, enfin, le maître de ses marionnettes comme de lui-même. Il ne le réaliserait jamais en restant avec son patron, car il n’aurait jamais l’argent nécessaire pour l’achat du matériel, d’une carriole pour le traîner et d’une monture.

Aussi, après avoir longuement réfléchi, prit-il une décision très grave. Il abandonnerait pour quelques années les « pupi » ; achèterait, avec le peu d’argent qu’il possédait, une petite pacotille, et s’embarquerait pour l’Afrique.

Un bateau était en partance pour l’Erythrée, il le prit, passa là-bas trois ans dans les privations et les fatigues, et revint avec une somme qui lui permit d’acquérir le matériel de son ancien patron, trop vieux maintenant pour courir les bourgades de la campagne.

Mais hélas ! la fortune ne consentit pas à couronner la persévérance de ses efforts. A la suite de quelques années maigres, il y eut, dans la campagne napolitaine et en Calabre, une véritable disette. On manqua de pain dans les villages où était sa meilleure clientèle, laquelle n’avait, d’ailleurs, plus le cœur à la joie ; et lui-même, pour ne pas mourir de faim, fut obligé de vendre son matériel et ses « pupi ». Il revint à Naples, et entra comme facchino dans un hôtel de la Chiaja.