Il se contentait de se rafraîchir la bouche, en achetant deux centimes de graines de courge au riminzaru.

Son rêve qu’il ne disait à personne, pas même à ses frères, et qu’il n’osait se formuler à lui-même, tant il le trouvait exorbitant, irréalisable, était de devenir un jour l’artiste caché qui faisait esquisser de si beaux gestes à de simples poupées en bois et leur faisait prononcer de si éloquentes paroles.

Oh ! avoir un théâtre à lui, des « pupi » qui, sous ses doigts devenus experts, seraient tantôt Charlemagne, tantôt Rolland dont l’épée coupait en deux les montagnes !

Inspirer aux autres les sentiments qu’il éprouvait, les faire pleurer, frémir, tressaillir de terreur ou d’enthousiasme ! Comme il serait heureux, alors et comme cela était loin de la destinée que lui préparait la volonté paternelle !


En attendant, quand, entre deux tournées de pêche, la Virgen della Primavera était mouillée dans le port, et qu’il ne pouvait aller au théâtre de l’Albergheria, il s’ingéniait à imiter la dernière représentation avec des « pupi » par lui taillées en quelque épave ; ce qui lui valait maintes taloches du vieux pêcheur qui le croyait avec ses frères en train de réparer les filets ou de travailler à la propreté de la barque.

Vittorio les empochait en silence, mais soupirait plus encore après le jour où il pourrait échapper à la tutelle paternelle, travailler pour son propre compte à quelque métier qui ne l’éloignerait pas de Palerme, et, qui sait ? gagner peut-être assez d’argent pour réaliser son rêve.

Mais sa peine et ses regrets devenaient plus cuisants encore quand, au point culminant d’une épopée comme la Rotta di Ronscivalle, dont la représentation durait trois mois, il lui fallait s’embarquer pour une longue campagne de pêche, sans savoir ce qu’il advenait de Rolland, de sa fille, du traître Ganelon et de tous les autres personnages de la Geste.


Un jour, comme la Virgen della Primavera se disposait à faire voile le lendemain pour les côtes tunisiennes, il disparut. Son père et ses frères le cherchèrent vainement dans tous les coins de la ville, et désolés, appareillèrent sans lui. Il avait quitté Palerme pour suivre un de ces montreurs de « pupi », ambulants et modestes, qui vont, jusque dans les plus petites bourgades, amuser les paysans de Sicile.