Il était le troisième enfant d’un vieux pêcheur de Palerme qui, jusqu’à sa mort, n’eut d’autre domicile que sa barque pontée, peinte en bleu, avec, à la proue, une Madone en robe rose, et à la poupe, sur une banderolle blanche, ce nom charmant écrit à l’ocre : Virgen della Primavera.
Sa mère avait accouché de lui, comme des deux autres, sur un tas de vieux filets hors d’usage ; et, pour lui faire son berceau, le père avait enroulé, dans un coin, la même amarre et avait bourré le nid ainsi obtenu de mousse marine et de varech à l’odeur salubre, ainsi que font, au creux des rochers, les goëlands et les mouettes.
Sa naissance n’avait pas, pourtant, empêché le bonhomme de battre, quelques jours après, toute la côte sicilienne et de voguer même vers les côtes de la Tunisie, pour y pêcher corail et éponges.
A l’encontre de l’aîné et du cadet, que leur métier passionna, dès qu’ils furent à même d’aider leur père, le jeune Vittorio ne se sentit jamais le moindre goût pour la pêche.
Il s’ennuyait à la mer et emportait toujours avec lui la nostalgie des quais de Palerme. Dès que la barque paternelle y revenait après une longue tournée de pêche, il s’empressait de déguerpir, et son bonheur, toute sa passion était d’aller dans le quartier de l’Albergheria, où se trouve le théâtre des Paladins dont les « pupi », ces fameuses marionnettes siciliennes, font la joie des Palermitains, de leurs enfants et de leurs femmes.
Là, pour cinq sous, il se grisait d’héroïsme, de bravoure, assistant, pendant des heures entières, aux mirifiques exploits des paladins du monde entier, encore amplifiés et magnifiés par la verveuse et inépuisable fantaisie de l’artiste qui maniait les ficelles.
C’était surtout, la Geste merveilleuse de Charlemagne, de Rolland, des chevaliers de la Table Ronde qui faisaient les frais de ces spectacles populaires, dont quelques-uns duraient des six mois entiers, coupés en représentations journalières.
Le vieux Monte-Léone n’était pas large pour ses enfants, ayant d’ailleurs fort à faire pour nourrir sa très nombreuse famille. Aussi, le jeune Vittorio économisait-il jalousement les quelques sous qu’il recevait, comme ses frères, chaque dimanche, afin d’aller plus souvent au théâtre de l’Albergheria.
Encore que les séances fussent longues, et qu’en été la soif lui serrât la gorge, il laissait passer devant sa banquette, l’« acquafolu » avec sa fontaine portative, plaignant le sou qu’il eût fallu pour boire un peu de limonade.