Elle avait dit tout cela presque d’un trait, les yeux mi-clos, sans le regarder, tant, en sa vive intelligence, elle comprenait l’énormité de sa demande.

Elle leva enfin les yeux sur lui, et vit son visage blême, décomposé comme s’il eut reçu, dans la poitrine, un coup mortel.

— Ami, ami, s’écria-t-elle en le baisant sur la bouche, pardonne-moi, oublie les sottises que je viens de prononcer, tu as dit vrai, je deviens folle, oui, Hamidou, folle d’amour, pardonne-moi.

Et l’heure de la séparation étant passée, elle s’arracha vivement à son étreinte, revêtit hâtivement les habits de musulmane, l’ample haïk et le voile qui la protégeaient chaque fois, et s’en alla.

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* *

Resté seul, Hamidou connut, pendant de longues minutes, toutes les affres, toutes les angoisses morales dont peut être assaillie l’âme d’un jeune homme de sa race, de sa religion et de son rang. Lui, fils de l’homme le plus pieux, le plus vénéré de Beb-Ménara, en les veines duquel coulait le sang du Prophète, non content d’aimer follement une comédienne, devenir le baladin qu’Allah maudit et que Mohammed exécra. Et quel baladin, juste ciel ! Celui qui représente les impostures et les mensonges, sur lesquels les roumis ont modelé la noble figure du doux Prophète Sidi-Aïssa ! Quelle abomination et quelle désolation, quand on apprendrait cela dans les Souks et dans son quartier de Beb-Ménara ! Son vieux père en mourrait peut-être de chagrin, et le chasserait, en tout cas, de sa maison. Et lui, dont la vie s’était jusqu’alors partagée entre la prière et le travail, entre sa petite boutique du Souk et l’ombre sainte de la Djemaa-Zitouna, deviendrait le hideux « m’zanat », le renégat, auquel est interdite l’entrée des mosquées, et, sur les pas duquel cracheraient les femmes et les enfants. Oui, vraiment, s’il faisait cela, il n’aurait plus, pour n’être pas lapidé, qu’à quitter Tunis, ou bien à s’y terrer en un coin, invisible à tous, et même à fuir pour toujours la terre d’Islam, le sol sacré de sa race.

Oh ! encore une fois, la terrible, l’épouvantable, la tragique lutte qui se livra entre son devoir et son amour, dans l’âme énamourée et vacillante du pauvre Hamidou-ben-Taïeb ! Et qui, hélas ! se termina comme elle devait se terminer : c’est-à-dire selon la volonté du Destin, éternel et impénétrable.

— Mektoub R’hibbi ! fit-il simplement et très pâle, mais l’esprit soudainement rasséréné, n’ayant plus au cœur d’autre désir que celui de voir son amante plus souvent, il s’en alla, le soir même, vers le quartier sicilien.

Au signor Monte-Léone, qui tressaillit de le voir :

— J’ai appris, dit-il, que tu voudrais bien me confier le rôle du Christ dans la Passion que tu joueras le vendredi saint ; je n’en serais pas fâché non plus ; aussi bien, signor Vittorio, me voilà. Quand veux-tu que nous commencions à répéter ?