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Combien terribles et douloureux les lendemains que le Destin réservait à ce triomphe ! Vittorio qui, jusqu’aux dernières répétitions — tant furent prudents les deux amoureux — ne devina pas leur intrigue, ne put conserver l’ombre d’un doute, comme d’ailleurs tout le monde, devant ce geste que, seule, l’ardente passion pouvait inspirer à une femme, fût-elle la plus incomparable tragédienne.
Il eut tôt fait de connaître, par une enquête rapide, la vérité tout entière. Désormais, plus que jamais brûlé par les feux de la jalousie, il martyrisa sa Madalena ; et pour oublier son chagrin, plus que jamais, aussi, il s’adonna à l’anisette et à l’absinthe, ces deux fléaux de l’Afrique septentrionale.
Et le sort d’Hamidou fut plus calamiteux encore. Dès qu’on apprit à Bab-Ménara et dans les Souks, qu’il était l’amant d’une roumie comédienne, et qu’il avait poussé la honte, le mépris de Dieu et du Livre jusqu’à monter avec elle sur les planches, et à représenter le Prophète Sidi Aïssa dans toutes les jongleries que lui prête la doctrine des infidèles, le scandale dépassa tout ce que le jeune brodeur avait prévu sur la terrasse de Rhadès, voici trois semaines.
Son père, le vieil amine qui, pourtant, l’aima toujours plus que ses autres enfants, ne voulut plus le regarder, et le maudit sans même verser une larme. Pour n’être pas étranglé par ses frères et lapidé par les voisins, il dut fuir précipitamment de Bab-Ménara, ayant juste le temps d’emporter ses économies, quelques bijoux qu’il possédait et quelques hardes.
Il se réfugia à Bab-Souïka, chez un vieux potier dont les ancêtres furent esclaves de sa famille, et qui lui portait une affection paternelle.
Là, dans une sorte de souterrain obscur et chaud où le zereba pétrissait son argile et faisait cuire, à la flamme du four, ses vases et ses canthares, il continua de recevoir les visites de la Madalena ; car, loin de s’affaiblir devant ces malheurs, leur passion ne fit que s’accroître.
La Madalena profitait des longs et profonds sommeils qui suivaient les excès alcooliques de son mari, pour s’échapper et venir le rejoindre. Alors, vêtus, lui, d’une pauvre djellaba déchirée que lui prêtait le potier, semblable à un « meskine » de Bab-Souïka, elle, dissimulée sous le voile et le haïk d’une pauvre femme arabe, ils s’en allaient vers le lac Bahira, par des ruelles solitaires, et, sur la barque d’un pêcheur, gagnaient le large. C’était l’heure où le soleil mourant magnifie la mer elle-même, en laissant traîner la gloire de ses ultimes rayons sur les promontoires. Devant eux, celui de Bou-Saïd et la petite ville blanche qu’il supporte s’auréolaient d’or et de pourpre. Sur les collines de Carthage flottait une douce buée violette, et dans la profondeur verdoyante de ses blés, l’alouette déjà blottie jetait, vers l’azur pâli du ciel, son dernier trille. Autour d’eux le lac frissonnait au vent du soir, et sa moire prenait la teinte rose des flamants qui regardaient l’agonie du jour, debout et immobiles sur la grève.