Elle la savourait à gorgées menues comme un buveur endurci, allumait une cigarette, attendait, qu’entre ses paupières écillées et sanguinolentes surgissent, dans la fumée bleue, les rêves berceurs et les doux mirages.
Bientôt, elle se voyait petite et jolie, trop jolie sans doute, gaminant derrière ses chèvres, sur les rochers moussus et fleuris de l’île natale. Elle était si naïve, alors, et si peu coquette qu’elle ne songeait même pas à se mirer, comme les autres, dans l’eau vive des ruisselets, quand elle venait y boire.
Et la bonne fée prolongeait, jusqu’à la minute présente, ce rêve de lointaine enfance. Elle permettait que la pauvre jeune fille se vît, au fond de son verre, toujours belle et plus que jamais séduisante.
Puis, le rêve fini, elle lui envoyait le sommeil lourd et profond de son ivresse, ce sommeil qui ressemble tant à la mort et dans lequel il n’y a pas de place pour les songes.
Parfois alors, d’autres ivrognes près d’elle couchés la prenaient brutalement dans une impulsion de luxure, et payaient cher cette voluptueuse minute.
Souventes fois, Vittorio, qui avait connu Thérésa dans toute la fleur de sa beauté, lorsqu’elle arriva de Malte, se surprenait à la regarder longuement, hideuse, affalée devant une table, cachant sa tête sans cheveux dans le coin le plus obscur de la salle.
Et, au plein de ses accès de jalousie, cette image lui suggérait d’abominables idées, auxquelles il s’attardait chaque jour un peu plus, après avoir bu son absinthe.
— Quelle vengeance, pensait-il, de voir un jour la Madalena semblable à Thérésa-la-Gouge.
Et il la voyait vraiment ainsi, au cours de ses hallucinations alcooliques. Si bien qu’un jour, pendant un accès encore plus violent que les autres, il mit à exécution son diabolique projet, et, tandis qu’elle était plongée dans son sommeil comateux, comme un ivrogne, il posséda l’ivrognesse.
… Un mois après, là-haut, tout en haut dans la blanche Kasbah d’Alger, sur la terrasse exiguë d’une modeste maison mauresque, la Madalena et Hamidou, plus que jamais enamourés, la main dans la main, regardent le golfe divin dont l’azur frémit doucement au vent léger de l’aurore.