— Ma vie ne peut désormais être pour lui qu’une continuelle déplaisance, il ne me reste donc qu’à mourir, pensait-elle, tandis qu’Hamidou, refoulant au fond de son âme bonne, sa désespérance, redoublait de dévouement, de tendresse délicate, de tendresse d’amant épris, pour lui rendre l’existence encore meilleure.
— Eh ! que t’importe, trésor, ne cessait-il de lui répéter, puisque tu es toujours belle à mes yeux et que je t’aime ! »
Or, comme il avait eu l’affectueuse précaution de faire enlever du logis toutes les glaces, la Madalena ne pouvant plus se regarder et entendant ces douces paroles sentait s’apaiser son ardent désir de suicide.
Mais un jour, ayant mis la main sur un de ces petits miroirs engaînés de cuir brodé dont se servent les mauresques, elle eut la triste curiosité de s’y contempler, se vit, et poussa un rugissement de détresse, tant elle s’apparut semblable à Thérésa la Gouge.
Hamidou était derrière elle, et lui enlevait, mais trop tard, la fatale glace.
La pâleur de la pauvre femme ajoutait encore à la laideur de son visage. Alors, n’osant plus même l’embrasser, comme une chienne ou une esclave, elle se jeta à ses pieds, les baisa dans une étreinte frénétique.
— Hamidou, clama-t-elle, de grâce, ne m’empêche plus de mourir. Ecoute, tu m’as donné la plus grande preuve d’amour qu’un amant puisse donner à son amante. Tu m’as aimée laide et malade autant, même plus, que dans la splendeur de ma beauté et de ma saine jeunesse. Nulle créature n’a donc eu plus de bonheur que ta servante. Oh ! mourir, maintenant, encore tiède de tes caresses ! ami, crois-moi, ce suprême sourire de ma Destinée serait plus doux que les autres. La tienne te réserve encore des matins roses, car tu es jeune et tu es beau, et tu mérites d’être aimé jusqu’à la tombe. Ami, ami, je t’en supplie, laisse-moi mourir en baisant ta main secourable et bonne.
Devant ces accents de désespoir, Hamidou vit bien que tout était fini, que tout bonheur était désormais pour elle impossible. Il aurait beau l’aimer ardemment dans sa beauté évanouie, se dépenser en mille efforts pour lui faire oublier la cruauté du destin, l’image de sa laideur ne cesserait de la hanter et empoisonnerait toutes les heures de son existence.
Et lui, Hamidou, pourrait-il encore être heureux en la sentant malheureuse ? Alors, il regretta d’être épargné par le mal, et les paroles du sorcier de Bab-Ménara lui revinrent à la mémoire, avec une netteté sans pareille :
— Une roumie prendra ton cœur, et pour le reste, permets au vieil Abdallah de clore ses lèvres.