Vingt-cinq jours après, Madame T… recevait, ces quelques lignes d’une concision désolée :
« … Maman n’est plus… Elle est morte, le sourire aux lèvres, résignée comme une bonne Musulmane devant la volonté du Rétributeur. « Mektoub ! », a-t-elle murmuré, en me serrant dans ses mains glacées… Je suis folle de douleur. »
Suit un silence de plusieurs mois et, en octobre 1899, elle écrit, de Tunis, à Madame T…, une longue lettre encore toute emplie de la tristesse que lui ont causé ces cruelles séparations, car quelques mois après sa mère, Trophimowsky, son grand oncle, mourait à son tour dans sa villa de Meyrin…
« … Oublier ! chère Madame ! oublier, oh ! le triste privilège de notre pauvre humanité. Eh ! bien, non, moi je ne l’oublie pas. Seule, à cheval, escortée de quelques Bédouins, compagnons simples et fidèles, j’ai commencé la réalisation de mon rêve, j’ai parcouru le Sahara, j’ai visité l’Oued Rhir, âpre et salé, et j’ai traversé le Souf étrange au mois d’août, c’est-à-dire au moment où la canicule décuple sa grandiose désolation.
» Et pas une minute les souvenirs de ma pauvre maman et de « petit oncle Troph » ne m’ont quittée. Ils étaient avec moi le long des pistes brûlantes, à l’ombre tiède des palmeraies, et, la nuit, quand je me couchais pour dormir sur le sable frais de la dune, ou bien sous les grandes palmes retombantes, je les voyais me sourire, tantôt parmi les étoiles du firmament saharien, et tantôt dans le flot limpide des « seguias ».
» Ici, à Tunis, leurs ombres aimées hantent la délicieuse maison mauresque où je vis tout à fait à l’orientale et où tout me rappelle celle de la blanche Anneba.
» J’en sors très peu, et le temps que je ne passe pas à rêver est employé à revoir et à collectionner les notes que j’ai apportées du Sahara, et à écrire mes impressions de Tunisie.
» Car, pourquoi ne pas vous l’avouer, chère madame, le jour est peut-être proche où je serai obligée de demander à ma plume autre chose que la distraction de mon esprit.
» C’est, sans doute, très audacieux, ce que je vous dis là, et je n’ignore pas que la carrière littéraire dont je fus toujours entichée, tient en réserve pour une « meskine » de mon espèce, seule au monde et sans relations, un tas de déboires et de désillusions. Et pourtant, que voulez-vous ?… Je me sens une irrésistible vocation. Je ne vois rien dans la vie, rien qui puisse m’y attacher, si ce n’est écrire et vagabonder ; je n’ajoute pas « aimer », car c’est là, quoiqu’en disent les émancipateurs du beau sexe, le fond même de la femme, son but unique et son unique raison d’être, et, malgré mes goûts d’errante et ma passion des aventures, je n’en sens pas moins, jusqu’à l’angoisse, le désir et le besoin « d’aimer et d’être aimée ».
» Donc, encore une fois, écrire, vagabonder, aimer, tel est mon rêve ; pour le réaliser, je suis prête à dépenser toute l’énergie de mes vingt ans. Dois-je vous dire que je me trouve en très bonne voie sur les deux derniers points de ce programme idéal ?… Il ne resterait donc que le premier ; et, ici, votre vieille amitié pourrait peut-être me servir. Aujourd’hui, plus que jamais, vous ne l’ignorez pas plus que moi, il faut au débutant de très puissantes relations pour que sa prose soit, je ne dis pas agréée, mais simplement lue par les directeurs de revues et de journaux capables de donner assez vite la notoriété.