» En ce qui me concerne, j’ai beau faire appel à mes souvenirs, sur ceux qui approchèrent ma famille, je ne trouve d’autre appui possible que le vôtre, chère Madame, et je suis sûre que vous ne me le refuserez pas. Je tiens de vous-même que vous êtes du dernier mieux avec notre célèbre compatriote, Madame Lydia Pachkoff, dont les relations dans le monde littéraire parisien doivent être grandes, car elle a beaucoup écrit dans les plus importantes revues, sur ses voyages et sur des sujets exotiques, comme le sont ceux qui m’occupent en ce moment.

» Sa bienveillance me serait, à coup sûr, très précieuse et pourrait m’entr’ouvrir des portes qui ne s’ouvrent pas aisément à des inconnus.

» Vous ne me refuserez donc pas, bien chère amie, de me recommander à elle, et de me dire son adresse, et si je puis lui faire part moi-même de mes désirs et de mes plus secrètes ambitions. Je voudrais aussi lui demander quelques conseils sur le point très délicat de mon état-civil, et aussi sur la question de savoir si je dois prendre un pseudonyme et lequel… »

A cette très intéressante lettre, la bonne Madame T… répondit à peu près ceci, que je résume d’après ses souvenirs et ses renseignements verbaux :

« Madame Lydia Pachkoff n’est pas mon amie au point que vous le croyez. Je l’ai vue et fréquentée quelquefois, à Saint-Pétersbourg, à Genève et à Paris, mais sans plus. Toutefois, je la connais suffisamment pour vous dire que si vous vous adressez à sa bonté, elle ne vous fera pas défaut, encore que vous lui soyez personnellement inconnue. Le contraire m’étonnerait autant que de voir la mer sans eau. Ecrivez-lui donc, sans plus tarder, à Yalta, en Crimée, où elle a fixé ses pénates vagabonds. »

En possession de cette réponse, Isabelle Eberhardt s’adressa franchement à l’illustre voyageuse qui, selon les prévisions de Madame T…, lui fut plus que bienveillante et lui prodigua des conseils et un appui quasi-maternels.

Vers la fin de 1900, Isabelle Eberhardt écrivait de Paris à sa vieille amie :

« … Vous aviez raison de me dire que l’on verrait plutôt la mer sans eau que Madame Lydia Pachkoff sans bonté. Je suis encore toute émue et je sens mes yeux humides d’avoir lu ce qu’elle a daigné répondre et, dans les huit jours, à la longue missive d’une solliciteuse inconnue.

» Et, d’abord, loin de me détourner de ce que je lui dis et crois être ma vocation, elle m’y encourage et se met à mon entière disposition pour me donner telles lettres d’introduction que je jugerais pouvoir m’être utiles et que je lui indiquerais.

» Entre autres journaux et revues, que son influence pourrait peut-être m’ouvrir, elle me cite le Figaro, la Revue de Paris et le Tour du Monde, où elle a publié le récit de ses plus intéressantes randonnées.