» J’avoue qu’elle m’est venue à son heure, car j’étais bien triste en arrivant seule à Paris ; et de me voir ainsi dans son effroyable tourbillon, après la solitude du désert, le calme du Tell tunisien et la paix profonde de ma petite maison mauresque, je me faisais l’effet d’une balancelle sicilienne, à la blanche voilure latine, perdue sur la Grande Bleue démontée.

» Pourtant, en débarquant à Marseille, chose que les Arabes considèrent comme le plus heureux des présages, j’avais, dès la descente du bateau et après avoir reçu la fraternelle embrassade d’Augustin, rencontré le sourire d’un visage ami, celui de Si-Derradji-ben-Smaïl-Massarly, l’excellent caïd de Touggourt, qui me fut si bienveillant, lors de mon passage dans la capitale de l’oued R’hir, et, qui, comme moi, se rendait à Paris.

» Mais la joie, qui me vint de ce hasard fortuné, s’était bien vite dissipée devant la sensation d’esseulement qui s’empara de moi en mettant les pieds sur les boulevards, puis, en rentrant à mon hôtel. Enfin, me voilà maintenant, grâce à la bonne Lydie Pachkoff, toute réconfortée, pleine d’espoir et bien décidée à ne rien négliger pour me faire ma place au soleil.

» L’immense foire au pain d’épices que doit être l’Exposition n’étant pas ouverte, j’emploierai tout mon temps à suivre les conseils de celle que j’ai maintenant le droit d’appeler ma grande amie… »

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Hélas ! Comme d’autres écrivains de race, Isabelle ne possédait rien de ce qu’il faut pour réussir dans le monde des « gens de lettres », où elle eut, un moment, le désir d’entrer. Ses belles ardeurs s’évanouirent à la première déconvenue, et après un mois de séjour, reprise par son humeur vagabonde, elle quittait Paris à la fin de 1900, pour courir la Grande Bleue de Marseille à Gênes et de Gênes à Cagliari.

Puis, elle revint à Marseille où elle passa quelques semaines chez son frère, Augustin de Moërder qui, après avoir terminé son engagement à la Légion étrangère, y avait trouvé un emploi et s’y était définitivement fixé.

Enfin, elle ne résista pas plus longtemps à son Mektoub et, vaincue par la nostalgie du ciel africain, redevenue l’« Errante Isabelle », comme elle aimait déjà s’appeler, elle s’embarqua pour l’Algérie.

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Pendant tout ce laps de temps, pas une fois la bonne Madame T… ne reçut d’elle signe de vie.