Enfin, vers la fin octobre 1900, elle lui faisait parvenir d’El-Oued, dans le Souf, ces quelques lignes non moins éloquentes que ses plus longues missives, et où elle étale, avec une franchise poignante, le tréfond de son âme, en même temps que la hantise de sa fin précoce, dont elle n’a jamais cessé d’être obsédée.
« … Me revoici dans mon milieu, dans mon élément, dans mon monde aussi, et dont j’avais eu le tort de sortir, autant qu’un poisson est mal venu à sortir de l’eau.
» Je vis dans un pays où les horizons sont sans limite, où la lumière est la caressante amie de mes yeux, où les couchants et les aurores ont des splendeurs toujours nouvelles, jamais les mêmes, et qui me donnent un avant-goût du Paradis. Je vagabonde sans trêve et, pour le plaisir de vagabonder, à travers les blanches dunes, sous les grandes palmes qui bruissent au fond des jardins ombreux. J’écris pour le plaisir d’écrire et sans même le plus vague désir d’être lue. Le papier que je noircis de temps à autre, dans mes haltes et pour couper mes rêveries, s’en va rejoindre en quelque recoin de la pittoresque maison soufi que j’habite, le manuscrit de Mektoub, la nouvelle dont je vous parlais naguère et dont personne n’a voulu.
» La nuit venue, je m’endors à la belle étoile, sur le frais velours du sable, en attendant le jour, peut-être proche, où je reposerai dessous.
» Mais cette idée ne trouble en rien mon sommeil, car en bonne musulmane, je me sens dans la main de Dieu. Enfin, j’aime, je suis aimée et ne tarderai pas à m’unir à l’homme de cœur, au burnous rouge sur lequel s’est pour toujours fixé mon choix.
» C’est donc, comme vous le voyez, une femme heureuse, très heureuse qui vous écrit et vous embrasse, ma bonne amie. »
*
* *
Ce fut la dernière lettre que Mme T… reçut d’Isabelle Eberhardt. Elle resta désormais sans nouvelles et apprit sa fin tragique par les journaux. Toutefois, outre cette précieuse correspondance qui nous a permis de pénétrer plus avant dans la vie morale de notre héroïne — ce mot est très juste en vérité — elle voulut bien nous conter certains détails postérieurs dont on appréciera l’intérêt.
Quelque temps après avoir reçu les lignes que l’on vient de lire, Mme T… se trouvait à Yalta, cette Nice de la Crimée, où Mme Lydie Pachkoff vivait sous un ciel très doux et sur les rives de cette mer qui tant évoque notre Côte d’Azur, dans une retraite paisible mais assez mal supportée par son humeur vagabonde et par la curiosité toujours insatisfaite de son noble esprit. Ces deux grandes dames russes se voyaient assez souvent et il leur arrivait parfois d’échanger quelques mots sur cette étrange Isabelle qu’elles savaient en train de courir le Sahara, mais sans plus.
Un jour, Lydie Pachkoff fit part à Mme T… d’une autre lettre d’elle, datée de Marseille et qu’elle venait de recevoir.