La pauvre fille lui racontait assez brièvement sa tragique aventure de Behima, dans laquelle un indigène fanatique avait tenté de l’assassiner, son séjour à l’hôpital d’El-Oued, comment, dès sa guérison, elle avait dû quitter le Souf, rentrer en France, où elle allait se marier avec un sous-officier arabe passé des spahis aux hussards.
Autant que ma mémoire est fidèle, continua Mme T…, elle terminait sa lettre à peu près ainsi :
« … Je quitterai Marseille avant peu pour regagner cette terre algérienne que j’aime tant, à laquelle j’ai voué désormais ma vie, d’où j’ai été injustement expulsée comme Russe, et où je rentrerai la tête haute, devenue Française par mon mariage avec Si Ehni-Sliman. Aussi, voudrais-je profiter de mon séjour en France pour essayer, encore une fois, de forcer les portes d’une grande revue parisienne avec une assez longue nouvelle exotique, écrite lors de mon séjour à Tunis, et quelques impressions que je crois intéressantes sur mes vagabondages au Sahara. Je ne puis rien sans votre aide que vous ne me refuserez pas… »
Peu de jours après, la bonne Lydia Pachkoff lui envoyait une lettre chaleureuse qu’elle devait remettre à M. Brieux, le célèbre auteur de « Robes Rouges » et des « Remplaçantes ».
« J’ai quelque peu hésité, je l’avoue, lui écrivait-elle en même temps, à vous envoyer cette lettre, car je me trouve dans une situation assez délicate à l’égard de M. Brieux.
» A l’époque pas bien lointaine encore de ses débuts très pénibles, il fut, en effet, mon secrétaire pendant que je résidais à Paris. Depuis, il a couru à pas de géant vers la gloire, et c’est moi maintenant, qui fais appel à son appui. Il est, en ce moment-ci, dans sa villa de la Côte d’Azur, où vous le trouverez : j’ai tout lieu de croire qu’il ne vous marchandera pas son concours.
» J’ignore, conclut Mme T…, ce qu’il advint de cette recommandation, n’ayant plus rien su d’Isabelle, que sa mort, par les journaux. »
Nous le savons, nous, hélas ! et ce n’est pas à la louange de M. Brieux.
Isabelle ne put aller à sa villa, mais lui envoya, par la poste, la lettre de Mme Lydie Pachkoff, en y joignant quelques mots, dans lesquels la vaillante jeune fille, avec une attendrissante dignité, lui faisait part de sa situation matérielle assez précaire, car il ne lui restait plus grand’chose du petit avoir qu’elle avait hérité de sa mère et de son oncle, et elle était à la charge de son frère Augustin de Moërder. Aussi, sollicitait-elle de lui un prompt appui pour qu’elle pût tirer quelques ressources de sa copie.
Quelques jours après, Isabelle recevait une lettre de M. Brieux. Elle l’ouvrit et devint toute pâle en y trouvant un billet de cent francs, puis un mot très court et d’une politesse assez froide, et où il n’était pas plus question de sa nouvelle que de l’Antéchrist.