M. Brieux ne pouvait montrer d’une façon plus éloquente combien son âme et son caractère étaient à la hauteur de son talent.

Il n’avait pu supporter l’idée qu’on pût savoir un détail de ses débuts, dont tout autre se serait enorgueilli.

Et Lydia Pachkoff n’avait pas été bien inspirée en s’adressant à celui qui fût son humble petit secrétaire et dut une grande part de sa chance extraordinaire à sa générosité.

Encore trois ans après, la pauvre Isabelle qui, cependant, n’avait jamais cessé d’opposer aux mufleries dont elle fut si souvent l’objet, la sérénité de son beau front dédaigneux, se mettait en colère, quand, devant un ami très intime, elle contait celle-là :

— Ah ! s’écriait-elle, j’eus un moment l’idée de lui renvoyer son billet de banque avec un mot cinglant au verso. Je ne le fis pas, par égard à la grande et bonne Lydie Pachkoff ; je me contentai de le donner au bureau de bienfaisance du quartier de la Madeleine, où habitait mon frère Augustin. Et cependant, ajoutait-elle avec son doux sourire résigné, moi qui aime tant, pour noyer mon rêve, les cigarettes de fin tabac, j’en étais à ce moment réduite à fumer des feuilles de platane desséchées.

Toute la glorieuse jeune femme est dans ce trait et dans ces mots.

Certes, M. Brieux ne se doutait pas et il ne se doute pas encore que son théâtre inesthétique et ses marionnettes falotes seront, depuis longtemps, tombés dans l’oubli, alors qu’on lira l’œuvre d’Isabelle Eberhardt, bien que certain scribe peu scrupuleux en ait tripatouillé maintes pages, en essayant de se les approprier.

Quelques semaines après, écœurée de ses insuccès, mais heureuse d’avoir épousé l’homme aimé, renonçant à la gloire littéraire aussi peu noblement représentée, Isabelle repartait avec son mari, pour l’Algérie.

Conduite par la main de Dieu, elle allait encore une fois et pour ne plus revenir, vers cette terre que sa plume devait bientôt magnifier ; elle allait vers le désert, vers ses humbles frères, les Bédouins, dont, pauvre elle-même, elle devait, en prose ineffable, chanter la glorieuse pauvreté ; elle allait, enfin, vers son tombeau et vers la gloire qui, pour elle, fut si vraiment le Soleil des Morts.

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