Voici maintenant épuisée, sur notre héroïne, la documentation écrite et absolument inédite que nous sommes, non sans peine, parvenus à nous procurer.
Il en résulte, comme on a pu le voir, deux choses que personne ne connaissait jusqu’ici et d’un énorme intérêt : l’une touche à son œuvre littéraire, l’autre à sa vie morale, et toutes deux eurent le don de m’émouvoir profondément, en passionnant ma curiosité.
D’abord, pensai-je, qu’est devenue cette nouvelle tunisienne de 2.000 lignes, intitulée Mektoub, dont Isabelle parle assez longuement dans sa première lettre à Mme T…, sur laquelle elle revient dans sa deuxième missive à Mme Lydia Pachkoff ?
Ensuite, quel était l’objet du sentiment tendre, sinon de l’amour auquel elle fait une très claire allusion dans les deux passages suivants à Mme T… :
« … Donc, encore une fois écrire, vagabonder, aimer, tel est mon rêve et, pour le réaliser, je suis prête à dépenser toute l’énergie de mes vingt ans. Dois-je vous dire que je me trouve en très bonne voie sur les deux derniers points de ce programme idéal ? »
Et plus loin, dans cette même lettre, à propos de la nouvelle tunisienne :
« … En ces pages que je voudrais, certes, plus belles, j’ai mis un peu de l’émoi que mon âme a ressenti au contact d’un être d’élite appartenant à la race aimée et à la religion adoptée… »
De la nouvelle, il n’existe nulle trace dans les œuvres publiées après sa mort, avec de déplorables retouches, comme je l’ai dit, pas plus dans le livre qui a pour titre Dans l’ombre chaude de l’Islam, que dans les Notes de route, beaucoup moins tripatouillées. Pas de vestige, non plus, dans les courtes nouvelles et les contes encore disséminés en des feuilles algériennes, et que je me propose de réunir bientôt en volume avec, il va sans dire, l’autorisation préalable de ses légitimes héritiers.
Pour ce qui est de l’« être d’élite, appartenant à la race aimée et à la religion adoptée », ce ne pouvait être Si Ehni, puisqu’elle ne connut que huit ou dix mois plus tard, à El-Oued, celui qu’elle devait épouser ?
Que faire pour retrouver le précieux écrit ? Comment résoudre l’énigme de l’amant mystérieux, sans autres renseignements que ceux dont nous avons fait l’exposé ? La chose nous apparut difficile, mais non pas irréalisable, et nous nous mîmes à l’œuvre sur-le-champ, poussés et soutenus par notre culte et notre amitié pour la grande disparue.