Et d’abord, pensâmes-nous, une enquête s’impose, personnelle, minutieuse, et qui serait aussi une sorte de très pieux pèlerinage au pays du Tell et du Sahara, où la noble errante vécut et souffrit sa courte vie.

Pour retrouver l’amoureux, il fallait s’informer d’abord à Bône où elle l’avait connu, puis battre la villa arabe de la blanche Tunis avec la patience et l’astuce d’un policier.

En ce qui concerne le manuscrit, une indication vague, mais précieuse, ne m’était-elle pas fournie par le passage suivant de la lettre d’El-Oued :

« … J’écris pour le plaisir d’écrire, sans même le plus vague désir d’être lue. Les papiers que je noircis de temps à autre, dans mes haltes, vont rejoindre en quelque recoin de la pittoresque maison soufi que j’habite le Mektoub dont je vous parlais naguère et dont personne n’a voulu… »

Isabelle Eberhardt avait, à cette époque, séjourné plus de six mois dans la capitale du Souf. Qui sait ?… Peut-être aurai-je le bonheur de trouver les précieux feuillets soit à El-Oued, soit dans un des autres « ksour » ou quelqu’une des zaouïas qui lui donnèrent si souvent l’hospitalité. Mais, par-dessus tout, il fallait, coûte que coûte, visiter minutieusement les « recoins de la pittoresque maison soufi » où elle vécut à El-Oued.

Une circonstance particulièrement heureuse et quasi providentielle, comme on va le voir, facilita ma tâche et me permit d’éclairer, en quelques heures, la tendre et mystérieuse aventure d’Isabelle Eberhardt à Tunis.

Un de mes amis avait été, pendant quelque temps, fonctionnaire à Bône, à l’époque où y vivait la jeune fille, et il l’avait beaucoup connue.

Mis partiellement au courant de mes projets :

— N’oublie pas, me dit-il, dès que tu arriveras dans la ville, d’aller trouver le vénérable Si Saïd ben Mohamed, qui fut le professeur d’arabe d’Isabelle Eberhardt et de sa mère, en même temps qu’un des plus intimes amis des deux exilées. Il en sait long sur la vie de ces deux femmes mystérieuses et, étant donné le projet que tu poursuis, il n’hésitera pas à te le faciliter. Du reste, comme même après mon départ d’Algérie, je suis resté avec lui en très bonnes relations, je vais, dès maintenant, lui écrire pour lui annoncer ton arrivée. »

Je m’embarquai donc heureux de cette aubaine inespérée, et aussi désireux de remplir ma mission, entre toutes délicate, que de revoir la terre d’Afrique à laquelle, comme à la Bonne Nomade, j’ai voué le meilleur de moi.