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Une terre lumineuse sertissant un golfe d’azur que sillonnent de rares steamers, mais où palpitent, nombreuses, au vent léger, les blanches voiles latines des balancelles de pêcheurs. Au bord, un hâvre, hier encore très calme et qui semblait dormir sous la caresse du ciel, tel un refuge oublié sur la côte lointaine de Moghreb, et qui, aujourd’hui, le dispute, en activité, avec les plus fréquentés de nos ports. Derrière et au-dessus, une avalanche cascadante de tuiles rouges et de maisons blanches, sur lesquelles, à l’aurore et au crépuscule, le soleil épuise toute la gamme de ses pourpres et de ses ors. A droite et à gauche, se reflétant dans le flot toujours paisible, les coteaux de la Ménadia où, parmi les orangers et les oliviers centenaires, s’épanouit toute une flore de délicieuses villas. Ici, le cap de Garde un peu sauvage, et où la prunelle du phare clignote dans la sérénité douce des nuits, là le mamelon d’Hippone magnifié par le souvenir d’Augustin.
Plus loin encore, et dominant ce paysage de rêve, la masse imposante, aux crêtes souvent vaporeuses, de l’Edough, dont les forêts sont millénaires. Et enfin, dans les lointains imprécis, les montagnes de la Tunisie, tantôt d’un bleu très doux et très pâle, et tantôt d’un violet très franc.
Tel est le tableau, qui, pour la troisième fois, enchanta mes yeux éblouis, quand le transat entra dans le port de Bône, par un matin soleilleux d’avril.
Au débarcadère, je trouvai, noblement vêtu de laine blanche, le sourire aux lèvres et sa barbe grise bien peignée, l’aimable Si Saïd ben Mohamed qui m’attendait. Une heure après, nous étions tous deux assis à l’arabe devant un excellent kaoua, parfumé à l’eau de rose, sur la terrasse de sa maisonnette arabe, sise dans le quartier haut de la ville. Le tableau, qui se déroulait sous nos yeux, était encore plus beau que celui dont je venais de jouir sur le pont du « Général Chanzy ». Et tandis qu’autour de nous, le soleil mourant épandait ses derniers ors sur la ville, rosait le golfe, et semait de lilas et de violettes les promontoires et les monts lointains, tandis que, d’une zaouïa voisine, montait, éperdue et nasillarde, la clameur d’un « mueddin », l’aimable vieillard, sur ma demande, me narrait tout ce qu’il savait de notre chère et grande morte, dont l’image restait, souriante et fraîche, en son souvenir.
Sur cette terrasse où elle était venue bien souvent savourer, comme nous le faisions à cette heure, les splendeurs ineffables du moghreb, il me répétait, sans lassitude et en prodiguant les fleurs les plus rares du bien-dire oriental, ce que furent l’intelligence et la bonté de cette créature d’élite, qu’Allah jaloux s’était empressé d’appeler parmi ses houris.
L’œil humide, la voix quelque peu tremblante, il enveloppait, d’un geste large, la beauté autour de de nous épandue.
— Encore qu’elle fut bien malheureuse, me dit-il, elle a aimé ce pays, cette ville, cette mer, ce golfe et ces montagnes harmonieuses d’un amour profond et comme seuls savent aimer les poètes et les vagabonds… Sur cette terrasse, à la place où vous êtes assis, je l’ai vue, maintes fois, pleurer de joie devant la féerie d’un couchant semblable à celui qui ravit nos yeux en ce moment. Par certaines nuits, comme il n’y en a qu’au bord de la mer latine, je l’ai vue sautiller, telle une folle, ou battre des mains comme une gamine, quand la lune, émergeant du large, se balançait à la cime des flots argentés. Et je l’ai vue aussi rire aux étoiles, aux bonnes étoiles, dont elle savait le nom et qu’elle appelait « ses petites amies du ciel africain ».
« — Oui, Si Saïd, me disait-elle avec ce sourire à la fois doux et résigné qu’ont seuls les êtres prédestinés et qui reste gravé dans mon œil, comme le nom du trépassé sur la pierre de son tombeau, oui, Si Saïd, ne plaisante pas, je les connais, comme tu me connais, et, quand je leur parle, elles me répondent tout comme toi. Tiens, vois-tu celle-ci dont le rire d’or tombe sur nous du zénith, et celle-là qui palpite à l’Orient, comme un clou d’argent, c’est Altaïr et c’est Aldébaran. Toutes deux ont là-bas, dans le ciel du Désert fascinateur, un éclat plus pur encore. Toutes deux sont mes amies les plus intimes, et sais-tu ce qu’elles me disent dans leurs scintillations de diamants et de rubis, sais-tu ce qu’avec elles me dit la lune qui émerge radieuse du cap Rosa ?
— Viens, viens au désert, bonne Isabelle. Pourquoi t’attarder plus longtemps en cette Anneba monotone qui n’a plus de secrets pour toi. Viens, viens au Désert. Nous éclairerons ta route de nos plus jolis rayons. Pendant les courtes nuits estivales, comme les mages allant vers la crêche de Bethléem, tu connaîtras l’ivresse divine de marcher en nous contemplant. Puis, quand tes pieds seront lassés, sur la dune qui te servira de couche, nous broderons avec nos fils les plus légers, avec des fils d’or et d’argent, un oreiller tout pareil à celui sur lequel les « djinoun » du Sahara reposent leur tête menue. Viens, viens, ô notre bonne Isabelle, ô notre douce sœur terrestre, viens voir comme nous savons embellir et caresser, de nos baisers lumineux, le Désert dont nous sommes les amoureuses. Et viens voir aussi comme nous savons emplir, d’une allégresse éternelle, l’âme du Bédouin qui s’endort en nous souriant. » Oh ! Saïd ! Saïd, mon maître vénéré dans la langue sainte du Livre, combien je suis malheureuse et pleine d’ennui ! Et combien je voudrais partir, fuir, errer à travers les solitudes lumineuses pour obéir à l’appel tendrement impérieux de mes célestes amies !… »