Et il y avait, dans sa voix, une telle détresse contenue que moi, vieillard blasé sur toutes les émotions de la vie et déjà mûr pour la tombe, je ne pouvais qu’essuyer mes yeux. »

Alors, n’osant exhaler le sanglot qui serrait sa gorge, le maître vénérable d’Isabelle se taisait, les yeux noyés dans les splendeurs du Moghreb. Et moi, non moins ému, je ne disais mot non plus, rêvant de la noble morte, à l’endroit même où elle aima tant bercer, dans un silence semblable, la tristesse de sa rêverie. Je l’évoquais, en train de rire à la lune, et d’écouter la voix des étoiles qui l’appelaient au Désert. Et il me semblait l’ouïr murmurant, nostalgique et douce, ces vers qui, par un matin d’incurable ennui, s’envolèrent, comme des abeilles harmonieuses, des lèvres divines de Mallarmé :

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres,

Fuir là-bas ! Fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres

D’être parmi la terre inconnue et les cieux.

Et le vieillard poursuivit :

… Quand elle ne venait pas ici, elle allait, seule, à cheval, vers la colline d’Hippone où, parmi les vestiges de la cité morte, elle promenait sa nostalgie chaque jour plus grande du désert et sa jeune mélancolie.

Elle s’attardait près des citernes d’Adrien, à l’ombre de la basilique que tes pères roumis élevèrent à la gloire d’Augustin, l’enfant de Thagaste, un des plus illustres et des plus saints parmi vos antiques marabouts. Mais ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était de passer de longues heures à l’endroit où fut, dit-on, ensevelie Lalla Bouna, la sainte vénérée qui, avant d’être la protectrice de la ville, avait été la patronne des chameliers sahariens. D’après une attendrissante légende qu’elle me faisait souvent lui conter, Lalla Bouna n’était venue vers la blanche Anneba qu’à la fin de sa longue vie. Sa jeunesse et son âge mûr s’étaient passés à vagabonder dans le désert en compagnie des Bédouins et des « meskines » dont elle était la maraboute respectée.

Un jour, le « djich » dont elle faisait partie, s’était égaré dans un pays où il n’y avait ni source, ni puits, ni rhédir : ses compagnons et ses compagnes, après avoir marché, des jours et des jours, sous un soleil implacable, tirant la langue comme des chiens, et ne pouvant supporter le feu qui les brûlait aux entrailles, se couchèrent au flanc d’une dune pour mourir.

Alors Lalla Bouna se prosterna vers l’Orient, afin de supplier, une dernière fois, le Seigneur d’avoir pitié d’eux. Et tandis qu’elle priait, un flot de larmes tomba de ses yeux, roula sur le sable et aussitôt, à la place qu’elles touchèrent, un puits se creusa soudain, un puits dont l’eau fut et reste encore la plus limpide et la plus fraîche de toutes les sources du Sahara.