Quand, sur l’ordre de Dieu, elle quitta le désert, pour sanctifier de sa présence le Tell d’Anneba, elle avait déjà vécu plus de deux cents ans, sans cesser de vagabonder, et, cependant ses jambes étaient plus agiles que celles du plus robuste Bédouin, l’éclat d’une jeunesse radieuse brillait dans ses yeux, ses joues étaient semblables à des roses que les abeilles sauvages de l’Edough venaient butiner.

Toujours sur l’ordre de Dieu, elle fixa sa résidence dans les citernes éventrées qu’une folle végétation de myrtes, de lentisques et de chèvrefeuilles recouvraient un peu partout, en ces temps déjà lointains et bien avant votre arrivée.

Elle vécut là un nombre incalculable d’années, faisant un miracle chaque jour.

Des montagnes de Kabylie, comme du Tell et des ksours les plus lointains du Sahara, les croyants accouraient vers elle, attirés par le bruit de ses miracles et la réputation de sa sainteté. Ceux qui souffraient étaient guéris : ceux qui pleuraient étaient consolés.

Un matin, des gens d’Anneba étant venus la visiter, virent que les myrtes, les lentisques, les chèvrefeuilles et tous les arbustes les plus hirsutes qui recouvraient les citernes, s’étaient, pendant la nuit, métamorphosés en magnifiques rosiers, tout resplendissants de fleurs. Dans chacun d’eux voletait un rossignol qui, l’aile palpitante et la voix plus que jamais harmonieuse, chantait, en arabe, les louanges de la sainte, dont l’âme s’était envolée vers Dieu.

En effet, pénétrant dans les citernes, les visiteurs y virent Lalla Bouna couchée sur un lit de roses fraîches, et dormant, un sourire aux lèvres, son dernier sommeil. Nul, même parmi les marabouts les plus vénérés d’Anneba, ne se sentit les mains assez pures pour toucher au corps de la sainte d’où s’exhalait, avec la senteur des roses, une douce odeur de benjoin. Et ayant jugé qu’il n’avait pas besoin d’être lavé, ils décidèrent de le laisser ainsi dans les citernes, parmi les fleurs dont Dieu lui fit un manteau, et sous la garde des oiselets qui, sans la moindre lassitude, continuèrent à chanter.

Ils chantèrent encore pendant des années et des années, et ni les roses qui couvraient la sainte, ni son front toujours serein ne se flétrirent pendant ce temps-là.

Un beau matin, quelques années seulement avant l’invasion des « roumis », on vit un vol innombrable de rossignols l’emporter dans son lit de roses vers le ciel.

Mais, encore aujourd’hui, mes frères en Dieu, avec leurs femmes et leurs filles, vont au mamelon sacré d’Hippone, fumer le « kif » et danser, aux accords de la « rhaïta », près des oliviers sauvages de la vénérable Lalla Bouna.

Comme bien tu penses, c’est ce souvenir de l’antique maraboute, protectrice des nomades, que ma jeune élève venait chercher près des citernes, sur le mamelon fleuri.