Là, des soirées entières, pendant qu’aux mains d’un petit Arabe, sa monture broutait le gazon, elle rêvait du Désert où les aurores sont plus limpides, et les crépuscules plus ardents qu’aux villes du Tell. Elle rêvait des fiers « meskines » dont les loques s’empourpraient aux feux du couchant, des Bédouins au cœur simple qui devaient être bientôt ses frères, et des Bédouines, au frontal nimbé de sequins qu’elle aimerait bientôt comme ses sœurs.
Et, quand au retour de ses promenades, elle revenait sur ma terrasse, je la voyais plus triste encore ; je lisais, plus que jamais véhémente en ses yeux très doux, l’amertume des implacables nostalgies.
Son intelligence était une des plus vives qu’il m’ait été donné de rencontrer. En dix-huit mois de mes modestes leçons, et surtout de celles qu’elle reçut de professeurs de Medersa les plus savants, elle était devenue une arabisante distinguée.
Elle parlait très purement notre belle langue, la lisait et l’écrivait mieux que les plus anciens et les meilleurs des jeunes tolba bônois.
Elle connaissait nos meilleurs auteurs, qu’elle étudiait dans leur texte, et, parfois même, trouvait, pour certains d’entre eux, des commentaires spirituels et délicats.
Par sa science précoce des choses d’Islam autant que par la pureté de ses expressions, la sagesse de ses propos et l’originalité de son caractère, (elle portait déjà le costume arabe avec une noble élégance), elle stupéfia de vieux docteurs et nos plus vénérés savants. Parmi ceux-ci, je citerai Si Abdul Wahab, le fin lettré tunisien qui fit le voyage de Bône pour la voir.
Au risque de vous étonner, je vous dirai même qu’elle versifiait en arabe, on ne peut plus agréablement et composait de petits poèmes d’une fraîcheur délicieuse et pleins de coloris oriental.
Un jour, je lui montrai une poésie finement sertie, amoureusement ciselée et que m’envoyait un de mes anciens élèves parmi les meilleurs, devenu bach-adel[3], de la mohakma[4], de Touggourt dans l’oued R’hir.
[3] Bach-Adel, Greffier en chef.
[4] Mahakma, Tribunal arabe.