Elle en fut enthousiasmée, déclara qu’elle atteindrait, elle aussi, cette perfection, et, en attendant, écrivit au lointain poète, en arabe bien entendu, une missive dithyrambique dans laquelle elle glissa ses meilleurs vers.

Au lieu de les signer Mahmoud Saadi ou Nicolas Podolinski, ou de tout autre pseudonyme comme elle faisait pour ce qu’elle écrivait dès cette époque en français, elle les parapha de son vrai nom.


Mon ancien élève répondit et ce fut, dès lors, entre eux, une correspondance poétique très suivie, qu’elle me permettait de lire, et dont j’ai encore mon vieux cœur tout embaumé…

Ici, Saïd ben Mohamed fit une pause, se leva, et ses petits yeux flambants d’une allégresse furtive à ces souvenirs évoqués, il s’en alla vers le grand coffre de bois délicieusement peinturluré qui lui servait de bibliothèque, en sortit un tas de petits papiers minutieusement colligés, et dont il mit un certain nombre entre mes mains.

Il va sans dire qu’elles tremblaient en les recevant ; j’y jetai un regard avide, mais hélas ! le bon professeur me croyait plus fort en arabe que je n’étais réellement. Je dois avouer très humblement qu’au cours de ma longue vie africaine, j’ai quelque peu négligé la grammaire et que mes maîtres, les seuls, furent les Bédouins du « bled ».

Aussi fut-ce d’un regard presque navré et le rose de la honte au front, qu’après avoir parcouru les pattes de mouches du poète de l’Oued R’hir, et de la pauvre Isabelle, je les lui rendis :

« Mon cher Saïd, lui dis-je, j’ai visité à plusieurs reprises, la grande Mosquée de Tunis et aussi l’Université égyptienne d’El-Ahzar, mais je n’ai jamais eu le temps de m’y attarder. Je connais assez d’arabe pour parler à mes chameliers, pour comprendre ce qu’ils me disent et ce qu’ils chantent dans la monotonie des longues étapes et aussi les vieilles histoires qu’ils se content, le soir, devant les feux du bivouac.

» Mais c’est là tout. Ayez donc la complaisance de me traduire, de ces vestiges précieux, tout ce que vous croirez devoir intéresser ma curiosité fraternelle pour la morte et servir l’œuvre que je consacre à sa vie ».

Si Saïd n’eut pas même ce furtif sourire qui, en pareille occurrence, eût voltigé sur les lèvres d’un pédant occidental.