Hâte-toi, amie lointaine, de venir les respirer.
« Avouez avec moi, Sidi, que ces roucoulements de palombes au cœur du printemps, ainsi échangés par deux êtres épris de bien-dire et de poésie, et qui ne se connaissaient pas, sont tout simplement délicieux à lire comme à ouïr. Elles ne pâliraient certes pas, ces piécettes, parfumées aux roses du Tell, et aux fleurettes désertiques, devant les « qacidas » antiques des poètes du Hadjouz ou de l’Yémen. Oui, on dirait, vraiment, ces poèmes pleins de tendresse amoureuse, dont les meilleurs, sur une décision des plus illustres et des plus anciens parmi les autres poètes, étaient tantôt gravées en lettres d’or, tantôt simplement suspendues aux murs de la Kasba, et devenaient les unes des « Moallahaas » (les suspendues), les autres des « Mouzahabats » (les dorées). »
Les fleurettes sahariennes n’ont qu’un jour,
Hâte-toi, amie lointaine, de venir les respirer.
Hélas ! la pauvre Isabelle devait bientôt, en effet, s’en aller vers sa destinée, dans la voie que, de tout temps, lui traça le Rétributeur. Mais quelques semaines avant que ne mourût la très noble et très douce Mme Nathalie d’Eberhardt, devenue, devant Dieu, Fathima Manoubia, il se passa, dans la vie de sa jeune fille, un événement dont vous apprécierez vous-même l’intérêt profond.
Je vous ai dit l’étonnement dans lequel l’intelligence, le savoir et aussi l’étrangeté d’Isabelle avaient plongé, lors de sa visite à Bône, le vénérable Si Abdul Wahab, le lettré dont s’honore Tunis-la-Blanche. Sans doute, il dut en parler à son jeune fils, jeune homme dont la beauté et l’érudition avaient déjà fait de nombreux jaloux, car, à son tour, celui-ci désira connaître la famille d’Eberhardt. Il vint donc à Bône, et Allah voulut que l’impression mutuelle des deux jeunes gens fût de celles qu’on n’oublie pas de longtemps.
Peu après, Mme Nathalie d’Eberhardt mourut et fut suivie de près au tombeau par l’oncle Trophimowsky. Comme vous le savez, sa première crise de douleur passée, Isabelle, à la tête d’un petit avoir, partit seule pour son premier voyage au désert qui, d’ailleurs, fut des plus courts. Elle prit le chemin de l’Oued R’hir, passa par Biskra et arriva à Touggourt à cheval et sous le pittoresque costume des cavaliers sahariens qu’elle avait dès lors adopté.
Désireuse de voir, en passant, le poète bach-adel, tout en restant maîtresse de l’heure où elle se ferait connaître à lui, elle se donna pour un jeune taleb tunisien visitant les zaouïas du Sahara et prétendit s’appeler Mahmoud-Saadi, pseudonyme adopté par elle depuis quelque temps.
Son cœur appartenait-il déjà à un autre ? La rencontre du poète fut-elle une déception pour son idéal ? Mystère que la pauvre morte emporta dans son tombeau. Mais toujours est-il, et cela je puis l’affirmer, qu’elle resta trois jours entiers à Touggourt, avant de s’enfoncer dans le Souf ; que, pendant ce temps, elle eut avec Si Mohamed — c’était son nom — plusieurs entretiens et qu’elle partit aussi mystérieusement qu’elle était venue. Telle était la loyauté et la délicatesse d’Isabelle que le pauvre poète n’eût peut-être jamais connu l’identité de sa visiteuse si je n’avais eu, moi, la fâcheuse inspiration de l’en informer par un mot.
Je suis déjà vieux, Sidi, et peut-être n’ai-je devant moi que très peu de jours, mais jusqu’à ma mort, je ne me pardonnerai jamais cette malencontreuse idée, tu vas comprendre pourquoi.