Si Mohamed reçut ma lettre au lendemain même du jour où Isabelle avait quitté Touggourt pour le Souf. Il la lut, la relut, comprit toute la portée de son malheur et le trouva d’autant plus profond que dans le taleb Mahmoud-Saâdi, il avait, comme bien d’autres d’ailleurs, soupçonné une femme parmi les plus exquises, les plus troublantes et les plus dignes d’amour qu’il soit possible de rencontrer.

Il ne dit mot, courba la tête devant son « Mektoub » inéluctable, n’essaya même pas de revoir celle dont Allah lui refusait si clairement l’amour, ne lui écrivit même pas, mais il devint, en quelques mois, plus vieux de vingt ans et, hélas ! paraît-il, mais je n’en suis pas sûr, demanda à celle que vous appelez la « Fée Verte », l’oubli des jours que son Destin lui gardait. Est-il encore à Touggourt ? Vit-il encore ? Ou a-t-il emporté, dans la paix suprême du tombeau, sa passion morte et le souvenir des beaux vers échangés avec l’inconnue… Point ne le sais, car Si Mohamed ne m’a plus donné signe de vie. Toutefois, puisque votre pieux pèlerinage vous conduira à Touggourt, il y a là quelqu’un qui pourra vous renseigner, car il fut son meilleur ami. C’est le caïd de la capitale des Rouerha, le très aimé et très généreux Si Derradji-ben-Smaïl-Massarly, neveu et gendre de l’illustre Ben-Ganah, bach-agha de Biskra et des Ziban.

Allez le trouver, dites-lui l’œuvre que vous avez entreprise en l’honneur de la morte, et encore qu’il soit très discret, de ses lèvres, comme un vol d’abeilles, s’envoleront les souvenirs les plus précieux, car je tiens de source sûre que non seulement il fut l’ami de l’infortuné bach-adel, mais qu’il garde, pour la mémoire de l’errante, un culte attendri.

Ce que je puis vous dire, moi, c’est qu’à son retour d’El-Oued, où elle ne resta cette fois que quelques jours, Isabelle repassant par Touggourt, ne s’arrêta pas ; elle regagna Biskra par la même route des oasis qu’elle avait suivie à l’aller, poussa une pointe dans les montagnes de l’Aurès et s’en vint à Tunis où l’attirait l’impulsion vraie de son cœur. Assez brièvement, mais avec l’émotion profonde qui se dégage de tout ce qu’elle a écrit, elle-même a narré dans ses Heures de Tunis ce que fut sa vie pendant cet automne de l’année 1900. Elle a dit ses courses folles dans le Tell, et aussi sa tentative de vie rêveuse à l’orientale, dans la ruelle emplie d’ombre et de mystère, où l’amour avait caché la maison arabe aux fraîches faïences, au patio silencieux et au jet d’eau babillard.

Elle écrivit là, les belles pages tunisiennes, que vous connaissez comme moi, et où, dignement, elle laisse dans le silence les secrets de son âme éprise… »

Ici, le cœur débordant de joie d’avoir appris, en quelques minutes, une bonne part de l’inconnu, à la recherche duquel j’étais parti, je ne pus m’empêcher d’interrompre le vieillard.

— Isabelle, lui dis-je, n’a pas écrit, à cette époque, que les Heures de Tunis, mais aussi une longue nouvelle tunisienne, intitulée : Mektoub, ainsi que cela résulte de ses lettres à une vieille amie de sa mère, et à Mme Lydie Pachkoff ». Et je lui dis de mémoire ce que ses lettres contenaient à ce sujet.

De cette nouvelle, poursuivis-je, il n’y a pas de trace dans les pages publiées après sa mort, dans celles qui furent odieusement tripatouillées, comme dans celles qui ne le furent pas.

Vous comprendrez, Saïd, tout l’intérêt qu’il y aurait à découvrir ce manuscrit. Et c’est à cela que je m’emploie de tout cœur, décidé à suivre dans le Tell comme au Désert tous les chemins, sentiers et pistes qu’elle a foulés, et à visiter tous les bordjs, toutes les maisons, et tous les refuges maraboutiques où elle a, pour quelques jours ou quelques mois, déposé ses bottes poudreuses et dormi autrement que sous les étoiles du ciel…

— Qu’Allah bénisse vos efforts et les couronne de succès. Que l’inspiration du Prophète soit avec vous ! Je vous suivrai comme le pêcheur suit le liège de ses filets.