— Merci, lui dis-je, et maintenant voulez-vous, de grâce, continuer à me conter ce que vous savez de son existence à Tunis et de son aventure d’amour avec le jeune Abdul Wahab.
— Ce que je puis vous en dire, Sidi, avec pleine certitude, c’est qu’elle ne dura pas plus longtemps que ne vivent les roses d’automne ; à peine l’espace de ce que vous appelez, je crois, lune de miel.
— Fut-elle heureuse au moins du commencement à la fin ? On pourrait peut-être en douter d’après une lettre qu’elle m’écrivit à cette époque, la seule et la dernière qu’elle daigna m’envoyer.
Et Si Saïd ayant sorti de son coffre-bibliothèque, délicieusement peinturluré, cette lettre écrite, en arabe, voulut bien m’en lire ceci :
« … Quand vous recevrez ces mots, très estimé et très vénéré Saïd, le jour ne sera pas loin où je quitterai la Tunisie. En somme, les souvenirs que j’en emporte pourraient, l’éloignement aidant, figurer parmi les heureux de ma vie, si l’on tient compte des désenchantements inhérents à toute humaine félicité. Du moins, ceux-ci ne me seront pas venus du pays que j’aime et admire, et dans lequel s’épanouissent toutes les grâces de l’Islam. Non, vraiment, je n’ai rien de ce qu’il faut pour vivre dans l’inactivité et la mollesse du harem, alors même que j’y aurais l’avantage d’en être l’unique maîtresse et de dominer mon maître et seigneur. Je suis semblable à ces oiseaux des grands espaces qui dépérissent en captivité. Il serait, n’est-ce pas, puéril de vouloir garder en cage une mouette, un goëland ou une ganga. A celle-ci, il faut l’immensité désertique, à ceux-là, l’infini des Océans.
» Donc, à nouveau, je prends mon vol pour passer la mer encore une fois. Je vais en France, embrasser mon frère Augustin et tenter la fortune littéraire avec la folle audace que vous me connaissez.
» Où irai-je de là ? Dieu seul le sait. Mais, si j’en crois la nostalgie que j’emporte du Sahara, l’éblouissement persistant de mes prunelles, l’enchantement dans lequel sa seule évocation par la pensée ou l’écriture suffit à plonger mon âme, c’est probablement à lui, maître vénéré, que j’irai bientôt, car c’est, peut-être, dans la désolation superbe de ses sables que Dieu à décidé de fermer le livre de ma destinée… »
Vous savez ce qui suivit, car vous me l’avez vous-même conté, son voyage à Paris, ses tentatives avortées, ses pérégrinations rapides en Italie et en Sardaigne, et enfin, son retour prévu et fixé par Dieu au Sahara.
Et maintenant, je vous ai dit tout ce que je savais de notre glorieuse amie et qu’en général on ignorait. Faites-en pour votre fraternelle entreprise ce que vous jugerez bon, et dites bien, dans votre livre, ce trait de sa vie que j’allais oublier et qui, pourtant, reflète la grandeur de son âme et la fierté de son caractère aussi fidèlement que le golfe reflète les étoiles du firmament.
Pendant son séjour à Tunis, elle confia une bonne part de son avoir, vingt-cinq mille francs environ, à la garde d’un petit banquier juif, sans exiger le moindre papier. Quand elle les lui réclama, l’enfant d’Israël sourit dans sa barbe et, par les foudres de Yaveh, jura n’avoir rien reçu. Isabelle n’insista pas, haussa les épaules, cracha devant elle avec mépris et s’en fut. Elle ne s’en occupa plus, jamais elle ne parla, la première, de cette aventure, et, quand on y faisait allusion, et qu’on en prenait injustement texte devant elle pour déblatérer contre les juifs, souriante et douce comme toujours, elle répondait : « On ne juge pas une race d’après un individu… »