Si Saïd se tut. Déjà la nuit tombait autour de nous. Sous nos pieds, une à une, s’allumaient les lumières de la ville, tandis que devant nous, par delà le golfe, les prunelles vigilantes des phares commençaient à clignoter sur des promontoires lointains. Dans la nuit, d’une limpidité printanière, Aldébaran et Altaïr, les étoiles amies d’Isabelle, scintillaient comme des clous d’or. Longtemps encore, nous restâmes silencieux et il nous semblait, à l’un et à l’autre, que, par la porte entr’ouverte, la pauvre morte allait venir pour rêver, devant la splendeur du ciel africain.
Il était fort tard, quand nous nous séparâmes, et, certes, on n’eût pu savoir lequel des deux sortait le plus ému de cet entretien.
Le lendemain, sur ma prière, Si Saïd voulut bien me conduire à la maison où Isabelle Eberhardt et sa mère avaient vécu pendant leur séjour à Bône. Un fonctionnaire musulman, fort aimable, l’habitait. Je vis les belles faïences aux nuances délicates qui rafraîchissaient les yeux de la morte et, dans la pénombre douce du patio, j’entendis la chanson mélancolieuse du jet d’eau qui berçait, aux longues heures d’ennui, la rêverie de son âme perpétuellement tressaillante au souffle du vieil Islam.
Prestement, avec toute la puissance évocatrice d’une imagination possédée par son image et son souvenir, je la remis et la revis dans ce cadre d’un exotisme un peu naïf, mais prenant, et où, pendant près de deux années, elle souffrit, pensa, pleura, interrogea le Destin et eut une si claire intuition de ce que devait être sa courte et dolente vie.
Je vis ces deux créatures venues des collines genevoises aux bords d’un golfe dont l’azur profond fait pâlir celui du Léman, et poursuivant dans le calme mystérieux de cette maison arabe le cours de leur existence tourmentée. Quelle raison plus mystérieuse encore les y avait amenées ?
Pour les y attirer, la beauté du ciel d’Afrique, l’exotisme d’un sol lointain avaient-ils suffi ?
Cela que n’avaient pu ou voulu me dire ni le vieux proscrit, ni Mme T… ni Si Saïd, ni aucun de leurs amis et connaissances interrogés jusqu’alors, il m’était réservé de le connaître plus tard.
Et avant de poursuivre mon récit, il est, je crois, nécessaire que j’en dise deux mots ici.
Pour déraciner complètement un être du milieu auquel, la veille même, il paraissait attaché jusqu’à la mort, il n’est rien de tel qu’un orage d’amour.