Et c’est une de ces tourmentes qui souleva comme un fétu l’âme de Nathalie d’Eberhardt à l’âge où le mot seul d’amour tombant des lèvres d’une femme ne fait éclore, autour d’elle, que des sourires et des fleurs de mélancolie. Et pourtant, même à cet âge, Nathalie était si belle qu’elle fut ardemment aimée.
Mais à ces folies tardives, de toutes les plus redoutables, combien d’autres, parmi les meilleures, furent capables de résister ? Malgré cette faiblesse de sa fin d’automne, Nathalie n’en reste pas moins la grande âme, le noble cœur, la créature d’élite dont son vieil ami d’exil nous a dit, au début de cette étude, la si belle et si passionnante vie.
Pour ma part, je ne l’en aime que plus, et la sentant ainsi plus humaine, plus douloureuse, il ne me déplaît pas de pouvoir mêler à ma vénération un peu de pitié.
Celui qui fut l’ami le plus fidèle de son exil, lira sûrement ces lignes et, sans en demander davantage, car il en sait peut-être plus, ne pensera pas autrement que moi.
C’est de cette passion finale qu’elle chercha et trouva sans doute l’oubli dans la paix immuable de l’Islam. Sous un pan de son suaire, elle enveloppa les dernières ardeurs de son âme, et quand sa fille eut clos ses paupières, celles qui lavèrent son corps, selon les rites du Livre, restèrent émerveillées de sa beauté.
Dans le cimetière musulman de Bône, où j’allais en sortant de sa maison, elle repose aux bords du golfe d’azur. De chaque côté de sa tombe arabe s’épanouissaient deux rosiers. Sur eux, de belles roses se balançaient, ouvrant au soleil leur cœur glorieux. Dans un autre, plus éloigné, un rossignol peu farouche chantait le bonheur de vivre et la félicité de mourir quand a sonné l’heure de Dieu.
J’écarte, d’une main tremblante, les fleurs qui caressent les deux stèles du tombeau et je lis en français et en arabe :
Ici repose Fathima Manoubia…
Quand nous sortons, Si Saïd essuie encore une larme en me regardant, et moi, je détourne un peu mon visage pour voir, une dernière fois, les belles roses qui se balancent sur le tombeau.