Quelques heures après, je prenais congé de Si Saïd Mohamed et quittais Bône, car j’avais hâte de poursuivre jusqu’au Sahara ce pèlerinage si bien commencé dans le Tell.

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Biskra ! l’oasis interlope et cosmopolite, telle fut, ainsi que je l’ai déjà écrit dans mes Visions Sahariennes, l’impression que fit sur moi la vieille Reine des Ziban.

Ce fut aussi l’impression d’Isabelle Eberhardt, encore aggravée chez elle par la rencontre qu’elle y fit en allant au Souf, d’un certain capitaine Susbielle, sorte de soudard colonial, dont le type, me dit-on, et j’aime à le croire, tend à disparaître de notre armée d’Afrique un peu chaque jour.

L’antipathie spontanée et naturelle qui ne manque jamais de surgir au premier contact d’une brute et d’une créature d’élite, poussa ce galonné à tracasser bêtement Isabelle pendant tout son premier voyage dans l’Oued R’hir.

De cette malveillance ridicule et sans motif, la vaillante jeune fille trouva la trace et eut à souffrir dans tous les bordjs depuis Chegga jusqu’à Touggourt.

A Our’lana, pour s’abriter dans le refuge cependant ouvert à tous les errants, elle dut se disputer avec le gardien qui avait reçu des ordres formels.

Partout, même hostilité de la part de ces pauvres diables à dix francs par mois. Eux qui, d’ordinaire, sont si avenants et si pitoyables même pour leurs frères les Bédouins vagabonds, lui mesurèrent les heures de repos, et lui refusèrent œufs, volaille et coucouss qu’ils vendent au premier venu.

Le capitaine avait tout prévu.

Isabelle ne s’en émut pas. Elle haussa les épaules, coucha à la belle étoile, et mangea sur la dune avec ses compagnons de route — Salah et Chlely ben Amor — les croûtons de pain et la galette qu’ils avaient emportés de Biskra.