Précédé de mon guide, je vais derrière la Djama-Kébir, dans un des coins les plus ombreux de la vieille cité saharienne, où se cache, très modeste, la demeure du caïd qui fut l’ami d’Isabelle Eberhardt.

Quel merveilleux cavalier devait être — voici seulement quelques années — Si Derradji ben Smaïl Massarly.

Bien que légèrement alourdi par l’embonpoint de la cinquantaine approchante, il n’en reste pas moins encore un type bien représentatif de cette virile beauté, suprême et intangible apanage de la noblesse du Sahara. Il appartient doublement à la grande famille des Ben-Ganah, étant né d’une sœur et ayant épousé la fille préférée de l’actuel bach-agha des Ziban.

Des Ben-Ganah, il a la régularité sculpturale des traits, la prunelle ardente, la barbe orgueilleuse et le front superbe, et sous le burnous écarlate aux agrafes d’or des caïds, cette prestance vraiment royale des patriarches guerriers que Gustave Doré fait caracoler aux plaines arides de Judée.

A peine eus-je exposé ce qui m’amenait dans l’Oued R’hir, et prononcé le nom d’Isabelle Eberhardt, qu’une étincelle de curiosité sympathique pétilla jusque dans la profondeur de ses grands yeux noirs.

— Une créature d’élite, fit-il aussitôt, et qui eût été digne de naître sous la tente, dans notre belle famille, alors que les cavales nerveuses de nos aïeux foulaient le sol saharien dont ils étaient les possesseurs…

Et debout devant la Djama-Kébir, le front nimbé par un rayon du couchant, il leva les bras dans un geste qui eût voulu circonscrire le Désert illimité. J’acquiesçai vivement des yeux. Il reprit d’une voix lente, très douce, et dans un français très pur :

— … Sa mort tragique au ksar d’Aïn-Sefra fut une perte pour les « meskines » sahariens. Après trois ans, j’en reste encore tout ému. Mais bien que partie au printemps de son existence, tant qu’il y aura des nomades poussant leurs chameaux étiques chargés de misère, depuis les oasis figuiguiennes jusqu’aux dunes de l’Oued-Souf, son souvenir ne périra pas.

Voilà, Monsieur, ce que je pense et ce que j’ai à vous dire de celle qui tant aima notre race et mérita d’en être issue.

Cette oraison funèbre si courte et si fière de la Bonne Nomade, tombant des lèvres d’un prince du Sahara, m’émut jusqu’au fond de l’âme et, sentant sa mémoire entourée d’une telle vénération, je n’hésitai plus : je lui répétai ce que m’avait conté Si Saïd, le lettré bônois, de son aventure amoureuse avec Si Mohamed, le bach-adel de Touggourt et lui demanda :