— Qu’en savez-vous ?

— Guère plus que ce que vous venez de me narrer.

— Mais de l’infortuné bach-adel, qu’est-il devenu ? Est-il mort ?

— Non, Monsieur. Allah, dont les desseins sont mystérieux, n’a pas encore voulu lui accorder ce bonheur. Et pour combler son infortune, votre « Fée Verte » de qui, dans son désarroi d’amour, il sollicita l’oubli, ne lui a donné jusqu’à ce jour que la folie. Dans les premiers temps, je fis mille efforts pour l’arrêter sur cette pente terrible en lui montrant la dégradation, la misère et aussi la colère de Dieu qui étaient au bout. Ce fut en vain. Lui qui, jusqu’alors, avait été un observateur scrupuleux du Livre, déserta la mosquée, et en arriva jusqu’à boire comme le plus intempérant des roumis. Il ne tarda pas à négliger ses fonctions, oublia le chemin de la « Mahakma », malgré toutes les paternelles admonestations de son vénérable cadi qui joignit ses efforts aux miens.

Enfin, il fallut sévir et la révocation s’imposait. Mais telles étaient l’impeccabilité de son passé et l’estime dont sa famille jouissait dans la province de Constantine, qu’on se contenta de le rétrograder et de l’envoyer à Bône comme simple adel. Ce n’était, hélas ! qu’une étape dans la voie de calamité qui lui fut, toujours, tracée par Dieu. Il continua de boire, fréquenta les bouges et les lupanars et fut enfin révoqué. Il serait tombé dans la plus basse crapule du port, si un de ses oncles, membre vénérable du clergé musulman constantinois et mufti à la grande mosquée ne l’avait aussitôt recueilli. Et, maintenant, d’après ce qu’on m’en a dit récemment, il boit un peu moins, mais hélas ! il demande au kif l’oubli que l’absinthe lui a refusé. Du matin au soir, assis dans une minuscule échoppe de la ville arabe, sa pipette près de lui et son calam à la main, à ses heures de lucidité et pour gagner quelques piécettes de cuivre, il fait l’écrivain public.

» Oui, Monsieur, Si Mohamed ben Ould Feld, le brillant bach-adel de Touggourt, le poète dont l’inspiration charmante séduisit, en ses vingt ans, la douce Isabelle, écrit aujourd’hui des lettres pour les Bédouins égarés dans la grande ville et aussi pour les « fellahin » huileux et hirsutes descendus des montagnes de l’Aurès. Il est, en même temps, le secrétaire de quelques prostituées. Ainsi l’a voulu Celui qui, avant même notre naissance, écrivit sur les pages blanches du Livre notre destinée. Mektoub !

Mektoub ! Telle fut aussi, Monsieur, la parole qui tomba des lèvres d’Isabelle Eberhardt, quand, l’ayant rencontré, sur les quais de Marseille à son retour du Désert, j’eus la malencontreuse idée de lui conter jusqu’au bout la navrante aventure qu’elle ignorait. Elle devint très pâle, s’essuya maintes fois les yeux, et quand j’eus fini, elle me murmura dans l’oreille sur un ton dont la détresse m’émeut encore : Je vous jure, Si Derradji, qu’avant vous, je n’en avais jamais rien su, rien, rien. Mektoub !

Le bon caïd ajouta :

— Quand je pense à la pauvre morte et que je me remémore la loyauté de son âme, et la noblesse de son cœur, je sens encore le remords de ma fâcheuse indiscrétion qui a dû la faire beaucoup souffrir.

Il y eut entre nous un très court silence, et comme je me disposais à prendre congé, après l’avoir remercié :