— Et alors, qu’est-ce que c’est si je ne suis pas indiscret ?

— Des histoires de ton pays que personne ne lira.

— Mais pourquoi donc les écris-tu ?

— Et toi, Belkacem, pourquoi humes-tu le bon kaoua de Bebachi, les yeux mi-clos, comme une chatte qui boit du lait ?

Et tout le monde à nouveau de rire et moi à mon tour de m’esclaffer. Oui, certes, encore qu’une simple femme, c’était un grand taleb que Si Mahmoud. Si j’en crois ce qu’en disait le vénérable Si El-Houssine, l’ancien mokaddem kadrya de Guémar, elle dépassait, en science, beaucoup de tolba de Constantine et de Tunis. Et il n’y avait pas, dans ces deux villes, de plus habiles toubibs.

Le jeune enfant de celui qui tient ma boutique de Guémar était sur le point de perdre la vue. Son père avait employé tous les remèdes, consulté tous les sorciers et toutes les sorcières de l’Oued Souf, sans pouvoir arrêter la pourriture de ses yeux. Si Mahmoud vint, soigna l’enfant et le guérit. Il y voit aujourd’hui comme toi et moi, et bientôt il remplacera son père déjà très vieux.

Si El-Houssine lui-même, le cheik vénéré, suivait ses conseils quand il souffrait. C’est à lui, à ce marabout vénérable que tu feras bien de t’adresser pour apprendre sur Si Mahmoud des choses que lui seul connaît. Lui et son frère, Si El-Hachmi, le noble cheik kadrya des Amièches furent, en effet, ses meilleurs amis ; ils lui tinrent lieu de frère et de père pendant tout son séjour dans le Souf. C’est par Si El-Houssine, alors mokaddem des kadryas de Guémar, qu’elle fut initiée à la confrérie de Sidi Abd-el-Kader Djilani. Chez lui et chez Si Lachmi, dans sa zaouya d’Elakbab, elle passait des semaines entières, quand elle ne courait pas le Désert.


Pour ce qui est des papiers que tu recherches, nul mieux que Si El-Houssine ne peut t’aider et voici pourquoi :

Quand Si Mahmoud sortit de l’hôtel d’El-Oued, où l’on avait soigné la blessure que lui fit le fanatique de Behima, elle fut dirigée sur Batna avec son mari, le maréchal des logis des spahis, Si Ehni Slimane. C’était, si ma mémoire est fidèle, du 15 au 18 février 1901. Comme le convoi qui devait les prendre tous les deux, pour les conduire jusqu’à Biskra, partait le surlendemain, elle eut à peine vingt-quatre heures pour faire ses préparatifs de départ. J’étais encore à El-Oued, où j’allais tous les jours à la Kasbah, me renseigner sur sa santé et lui apporter quelques petites douceurs ; car je n’oubliais pas que Si Mahmoud fut toujours très bonne pour moi, traduisant, quand je le lui demandais, ma correspondance française, et je n’oubliais pas surtout que c’est à la minute où elle déchiffrait pour moi un télégramme qu’elle fut assaillie par Abdallah. Je la vis donc, le jour même où elle sortit de l’hôpital.