Il y en eut un parmi ces derniers, dont le nom était glorieux, et qui, désireux de peindre Jésus au milieu des docteurs, lui demanda, comme une grâce, une heure de pose.
Il consentit, et au Salon qui suivit, le tableau fut un triomphe.
On pense bien que les clientes aussi ne manquaient pas à la petite boutique d’Hamidou, et qu’il n’était pas en peine de vendre les « cedara » ou gilets pour cavaliers, rehaussés de passementeries, les « r’elaïl », petites vestes que les femmes riches portent sous le blanc « haïk », les « familla », charmants boléros dont s’adornent les jeunes mariées tunisiennes, tous ornements qu’il brodait, d’ailleurs, d’une façon merveilleuse, et aussi les voiles fleuris d’argent, les tulles et les mousselines pailletées d’or, qu’il agrémentait d’arabesques idéales, car l’habileté de ses doigts était égale à la beauté de son visage.
Nul, même parmi les plus anciens brodeurs du Souk, ne lui était comparable pour la richesse et la variété des motifs comme pour l’art et la délicatesse des nuances. Et parmi les femmes de Tunis qui passaient pour les plus habiles dans ce gracieux et charmant métier, nulle n’était, mieux que lui, initiée aux secrets des « points » nombreux et savants dont se complique la broderie orientale : le moalk qui n’a pas d’envers, le men’zel, que l’on passe sans bourrage, le meteka qui doit être matelassé, le zezileyh, carré, un des plus exquis qui s’enlève à jour sur des étoffes, lilas, violettes ou roses très pâles, et d’autres encore qu’inventa l’imagination des grands artistes brodeurs du Maghreb lointain, de la Perse et de l’Asie-Mineure.
Une aimable fée semblait, après avoir enroulé l’arc-en-ciel sur ses bobines, guider elle-même son aiguille.
Et, sous le voile qui cachait leurs prunelles emplies d’extase, les plus belles femmes de Tunis ne savaient ce qu’il fallait le plus admirer de l’artiste ou de son œuvre.
Et plus d’une eût donné, pour un seul baiser de ses lèvres, tous ses bijoux. Elles emportaient, au fond des yeux, l’image du jeune brodeur, et rêvaient de sa beauté dans la solitude du harem.
Enfin, si Omar-Hamidou l’eût voulu, il y aurait eu, dans Tunis, beaucoup de maris trompés. Mais Hamidou, dont les heures de loisir se passaient à étudier le Saint Livre et à prier dans la Djemaâ Zitouna, savait que, selon la volonté d’Allah, il n’y aurait pas plus de place au Paradis pour les larrons d’amour que pour les autres. Aussi faisait-il semblant de ne pas voir les œillades enflammées, et de ne pas ouïr les ardentes déclarations comme les aveux timidement murmurés à son oreille.
A ses jeunes amis qui se moquaient de sa niaiserie, il répondait : « Que voulez-vous ? Je suis ainsi ; je respecte le bien des autres comme je voudrais qu’on respectât le mien, si j’en avais un ; et puis, je réserve toute la fleur de mon amour à celle qui me donnera la fleur du sien ».