Et ses amis, dont les passions étaient grossières et qui, en bons musulmans, ne voyaient dans la femme qu’un instrument de plaisir, de se gausser plus encore et de lui dire : « Tu es plus sentimental, à toi tout seul, qu’une douzaine de roumis. Epouse donc une de leurs filles, car les nôtres ne te comprendront jamais, ô Hamidou, brodeur de rêves ».
Et, chaque fois, d’entendre cela, le jeune Hamidou sentait le froid et la mort couler en ses veines ; une angoisse profonde s’emparait de lui, et il restait ensuite des heures entières, inerte, pensif devant sa broderie dont les couleurs lui semblaient éteintes.
C’est que, voici peu de temps, il avait eu la fâcheuse idée de consulter, dans sa maisonnette de Ben-Ménara, le vieil Abdallah-ben-Abducelem, le plus clairvoyant sorcier de Tunis-la-Blanche. Il ne s’était jamais trompé, disait-on, sur le sort prédit à ceux qui faisaient appel à ses surnaturelles lumières, car il lisait aussi facilement dans l’avenir qu’un savant taleb dans les livres.
Et Abdallah, après avoir mis dans la main d’Hamidou le fatidique calam pour qu’il en appuyât la pointe sur sa poitrine, et avoir tracé sur ses tablettes les chiffres et les signes cabalistiques, devint tout à coup très pâle, arracha les poils de sa barbe, et non sans une longue hésitation, finit par lui murmurer à l’oreille ces terrifiantes paroles :
— Une fille de chienne te prendra ton cœur, ô mon fils, elle en mourra, et toi… mais pardonne au vieux Abdallah, si t’ayant avoué cela, il ferme la bouche sur le reste.
Et malgré l’insistance maladive que mit le jeune brodeur à obtenir des explications sur la fin de cette phrase terrible, le sorcier ne sortit plus de son mutisme.
Et voilà pourquoi les paroles de ses amis qui s’obstinaient à lui donner une roumi pour épouse le plongeaient en d’aussi vives tristesses.
*
* *
Depuis la prédiction du vieil Abdallah-ben-Abducelem, le jeune brodeur ne quittait que très rarement le Souk, évitait d’aller à la ville franque, et chaque fois qu’une jeune et jolie touriste s’arrêtait devant sa boutique, il baissait la tête, l’œil fixé sur sa broderie, afin de ne rien voir de son visage.