Mais hélas ! ce qui est écrit est écrit ; et comme tout le monde, Hamidou ne devait pas tarder à toucher du doigt la vanité des précautions prises contre le Destin, qui est la volonté même du Maître.
Un soir, pour célébrer la fête du « Rhamadan », ses amis l’entraînèrent à Halfaouine, où la fête arabe battait son plein, bruyante et folle, après le jeûne sévère.
Tout au long de la rue Bab-Souïka, comme aux entours de la Djama-Sidi-Mahrez, c’était un débordement de peuple affolé de jouissances, à la vérité quelque peu grossières et à la portée de toutes les bourses.
Les cafés maures regorgeaient de turbans multicolores, de burnous et de « djellabas », aux nuances audacieuses ou délicates, mais toujours mariées de façon très harmonieuse. Malgré toute leur bonne volonté, les « kaouadgis » n’arrivaient pas à servir leur débordante clientèle ; et les éphèbes à la tempe fleurie de jasmin, qui les aidaient dans leur besogne, ne savaient auquel entendre. A droite, à gauche, aux clients assis sur les nattes devant la porte et à ceux qui se tenaient accroupis sur les banquettes intérieures, ils distribuaient, sans une minute de répit, le « kaoua » fumant en de minuscules tasses fleuries, les narghilehs odorants et la braise ardente pour les fumeurs de cigarettes.
L’œil inspiré, la main au cœur, des meddahs — conteurs éloquents — narraient, avec une verve qui ne connaissait pas de lassitude, les exploits d’Antar, ou quelque récit merveilleux de l’éloquente Shaharazade.
Des « fezzesni » et autres nègres, venus du Soudan, se trémoussaient, avec des grâces simiesques, ou faisaient danser un bouc, aux sons diaboliques des kerokebs, qui sont des castagnettes de fer ou de bronze.
On faisait cercle autour d’eux et les sous pleuvaient dans leurs calebasses.
Mais les saltimbanques Aïssaouas étaient pour eux des concurrents redoutables. On se pressait, en effet, pour les voir avaler des sabres, manger du feu, des scorpions, des morceaux de verre et se taillader la poitrine.
Non loin d’eux, des nomades venus du Djerid, et des lointains Nefzaouas où les vipères abondent, charmaient, aux sons de l’aigre rhaïta, des lefâas, et des najas redoutables. Ils se faisaient mordre par eux jusqu’au sang et les forçaient à se balancer en cadence sur leur queue, aux sons de la flûte bédouine.