En des cafés européens aux allures louches, des ballerines ou plutôt des prostituées venues de tous les bouges qui fleurissent aux bords de la mer latine, exhibaient, sous des oripeaux éclatants, des charmes flétris et de suspects maquillages. Il y avait là, coiffées du petit chapeau constantinois paillette d’or, des Juives pâles et bouffies de graisse malsaine, des Maltaises maigres et des Espagnoles bronzées, en mantille et jupe courte et, même, perdue dans le large pantalon des Orientales, une Marseillaise menue et brune, à laquelle incombait l’honneur de représenter la femme arabe. Les unes dansaient la traditionnelle danse du ventre, les autres esquissaient des pas lascifs et d’audacieuses seguedilles ; la fausse Mauresque attaquait le grand écart et levait la jambe aussi haut que les meilleures coryphées du Moulin-Rouge.

Enfin, il y en avait qui, venu leur tour, chantaient, en tous les sabirs méditerranéens, les refrains canailles, les couplets sentimentaux, ou les scies boulevardières depuis dix ans passées de mode. Inénarrable était aussi le cosmopolitisme de l’orchestre qui accompagnait ces chants et ces danses.

Un Espagnol aveugle frappait vigoureusement sur ce que gardait de touches une très antique épinette. Deux Palermitains, le père et le fils, pinçaient de la mandoline et de la guitare. Drapés dans des burnous d’une propreté douteuse, trois Bédouins, venus du Sud, étaient accroupis à la mode arabe ; l’un jouait de la « rhaïta » qui tant ressemble à notre musette montagnarde, l’autre de la « djouath » ou flûte antique ; tous deux soufflaient à se rompre les veines du cou, et leurs joues se gonflaient et s’arrondissaient comme des courges ; le troisième multipliait, d’un pouce nerveux, les chiquenaudes sur la peau tendue d’une « darbouka » de terre cuite.

Et tout cela crissait, glapissait, hurlait, sanglotait et justifiait amplement, tant par la bizarrerie des instruments, que par l’étrangeté du charivari, l’enseigne :

Qonsair Franco Arabe

écrite, avec de l’encre et un balai, sur le linteau de la porte.

Et il n’y avait pas, dans la salle, assez de place pour tout le monde.


Le triomphe de cette kermesse cosmopolite n’était pourtant pas là, mais un peu plus loin dans un sous-sol obscur et nauséabond, où la verve épicée de Karagueuz et sa truculente gesticulation attiraient croyants et roumis de tout sexe et de tout âge. La paillardise endiablée des fameuses marionnettes avait le don d’égayer les plus moroses et de soulever d’inextinguibles éclats de rire : les plus grosses obscénités étaient les meilleures. On les applaudissait, on les bissait, avec une impudeur naïve, et Karagueuz, encouragé, se montrait encore plus licencieux, plus libertin qu’un faune lâché parmi des nymphes.

Un soleil d’avril, déjà brûlant sous le ciel d’Afrique, ajoutait encore, à la joie de ce peuple bariolé, l’allégresse de son sourire. C’était, tout au long de Bab-Souïka et sur la place Halfaouine, un ruissellement de rayons d’or dont se magnifiaient les gens et les choses : comme une bande de lézards lâchés sur le sable chaud de la dune, la foule se grisait d’air pur et de vibrante lumière.