Le boniment était lancé dans le parler populaire de Sicile, si joli et si rapide. Et l’homme debout sur un tonneau vide devant son théâtricule, l’accompagnait d’une mimique incomparable.

Un peu plus loin, de l’autre côté de la rue, juché sur une charrette vide, un rival s’évertuait à son tour et luttait d’éloquence gesticulante pour attirer à lui la foule :

— « Messeigneurs, clamait-il dans la même langue, illustres chevaliers et gentilshommes, et, vous, dames et demoiselles qui faites la joie de nos yeux, accourez pour voir les belles amours de Roméo et de Juliette. Les « pupi » ne sont que des pupi, tandis que nos acteurs, hommes et femmes, sont en chair et en os comme vous et moi et ne redoutent aucune concurrence.

» Ils ont été acclamés dans toutes les grandes capitales : à Rome, même, ils ont été applaudis par S. M. notre Roi, et ont fait pleurer notre illustrissime Reine, en jouant les amours de Roméo et de Juliette que nous allons vous représenter tout à l’heure.

» Entrez, entrez, illustres chevaliers et genstilshommes et vous, dames et demoiselles qui faites la joie de nos yeux, entrez, ce n’est pas cinq sous, mais quatre seulement qu’il en coûte pour pleurer comme notre illustrissime Reine. Entrez, entrez, voilà le rideau qui se lève… »


Et la foule, empoignée par ce double débordement d’éloquence, déjà captée par d’aussi alléchantes promesses, hésitait entre le théâtre de marionnettes et les amours de Roméo et de Juliette jouées par de vrais acteurs, dans un vrai théâtre.

Et dans l’un comme dans l’autre, il n’y eut bientôt plus assez de places. Hamidou, que sa destinée conduisait ainsi dans le quartier sicilien, lui aussi en fête, avait écouté les deux boniments avec un sourire, et désireux de passer quelques instants plus agréables qu’à Karagueuz, il se décida pour Roméo et Juliette.

Il entra donc, et eut de la peine à trouver un petit coin dans la salle bondée de monde. Il remarqua qu’il y avait beaucoup de fez écarlates parmi les feutres noirs et les casquettes ; et cela lui fit plaisir de voir que nombreux étaient, parmi les fils de l’Islam, ceux qui se complaisaient aux nobles spectacles.

La foule d’abord turbulente, se recueillit tout à coup dès que se leva la voilure de tartane qui servait de rideau à cette scène populaire.