Et le spectacle commença au milieu d’un silence religieux comme il s’en fait, à l’Elévation, dans les églises de Sicile.

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Certes, si d’aventure l’ombre de Shakespeare s’était risquée dans ce petit théâtre sicilien de Tunis-la-Blanche, nul doute qu’elle n’eût tressailli d’étonnement devant ce qu’avait fait de son œuvre la fantaisie d’un impresario de Palerme. Roméo était devenu le fils du syndic et Juliette la fille d’un vieux pêcheur de Taormina. Les tribulations des deux amants ainsi audacieusement modernisés se corsaient de scènes dignes des marionnettes d’en face. N’empêche qu’un peu de la passion, dont frissonne le drame illustre, était restée dans cette adaptation populaire, et tels étaient la conviction et l’enthousiasme naïf de ses frustes interprètes que certaines scènes, quoique déformées, débordaient d’un pathétique plus brutal, mais non moins sublime.

En vérité, le Roméo était quelconque, bellâtre à la voix melliflue, encore que jadis célèbre dans les petits théâtres de la banlieue palermitaine. Mais en revanche, la Juliette était une de ces grandes tragédiennes, comme la nature se comptait parfois à en faire surgir dans le peuple, pour narguer les Conservatoires. La Madalena avait le feu, le geste et la voix d’une Rachel faubourienne.

Dans son âme qu’elle livrait jusqu’en son tréfond — naïve et superbe — la grande artiste eût senti palpiter un peu de la sienne.

Et de plus la Madalena était belle d’une beauté à faire pâlir la Duse elle-même, belle comme le furent jadis les courtisanes qui affolaient doges et papes.

La flamme de ses grands yeux noirs allumait des étincelles de passion en ses phrases les plus banales, et quand elle disait des mots d’amour, ou souriait au jeune héros, toutes les roses du désir s’épanouissaient sur ses lèvres.

Mais la chevelure, dont s’adornait cette beauté, était la signature même de Dieu content de son œuvre. Dénouée, elle la vêtait tout entière comme un péplos tissé par la main des Grâces antiques. C’était alors la chevelure d’une déesse, d’une stellaire Bérénice ou de Phryné devant l’Aréopage hellénique. Relevée en casque et piquée d’une rose purpurine, elle évoquait les hétaïres d’essence divine dont le sourire humanisa le génie de Périclès et de Socrate.

Enfin, simplement tressés et noués d’un ruban de soie, elle donnait à son visage le charme attendri des vierges gravissant, aux Panathénées, les escaliers de l’Acropole, une corbeille fleurie sur la tête.

Et de cette toison de jais qui parachevait sa beauté, la Madalena, en comédienne consommée, tirait des effets dont se nuançait la simplicité grandiose de son pathétique.