—Pourquoi?
Suit une explication impossible, entrecoupée par les hoquets convulsifs de la jeune femme et les sifflements nasaux d'Abla. Je crois comprendre que le dénommé Negib a eu maille à partir avec les autorités, pour avoir refusé de payer les impôts, et qu'on me supplie d'intercéder auprès de M. le Gouverneur. Je promets tout ce qu'on veut et j'ai hâte de me dérober à la reconnaissance prématurée et humide de la gent féminine. Heureusement, sur un ordre de Roumana, la fille dépenaillée apporte le findjan, ce café turc si brûlant et si parfumé servi dans les minuscules tasses de cuivre. Nous le savourons à tour de rôle.
Mais les bonnes femmes commencent à bavarder bruyamment et ces paires d'yeux, à l'affût de mes moindres mouvements, me deviennent insupportables. Si je tourne la tête d'un autre côté, je surprends le regard figé d'Abla, à qui mon visage ne revient décidément pas. Je commence à me sentir mal à l'aise, et, sous le prétexte de voir la petite Marie, je demande à Roumana de m'emmener. Au moment de sortir de la pièce un rire strident éclate: je reconnais celui d'Abla sans l'avoir jamais entendu. Il faut avoir les nerfs solides pour passer son existence avec une créature aussi antipathique.
Roumana me laisse dans la cour chaude, et revient avec un enfant sur les bras. Sa tête est recouverte d'une étroite calotte de velours bleu où s'alignent des centaines de piécettes en rang de bataille (tout autre enfant serait mort d'insolation en cette posture: mais l'Orient est la terre des extravagances, la coiffure nationale n'est-elle pas le tarbouch, haut cône de feutre rouge, sans bords!...) Avec sa figure vieillotte et ratatinée, ses yeux, remplis de mouches et de gouttes de khôl, clignotant sous l'atroce lumière, cette pauvre petite n'est certes pas jolie. N'importe, je lance les deux seuls mots que je sache en arabe: «Ketîr kouaïyis» (très, très jolie), d'un air convaincu. Mon compliment n'est pas si faux qu'il en a l'air, d'ailleurs, car, en m'éloignant un peu, la vision de Roumana sous l'ombre légère des arbres fleuris, portant dans ses bras ce curieux marmot, qui essaie ses premiers pas sur un bourrelet de la robe maternelle, a quelque chose d'une madone barbare et primitive qui me plaît infiniment.
—Comme ces arbres sont beaux!—ne puis-je m'empêcher de dire à Roumana, en montrant les lilas de Perse.
LE RETOUR DES TROUPEAUX À PALMYRE
AU COUCHER DU SOLEIL.
Elle dit quelques mots en arabe... Je ris.
—Tu sais bien que je ne comprends pas.