—Non, c'est mon mari.
—Ton mari, mais tu parais si jeune, quel âge as-tu donc?
—J'ai dix-neuf années.
—Ça, c'est amusant, ma petite Roumana, nous sommes du même âge. Seulement, moi, je ne suis pas mariée. Y a-t-il longtemps que tu as épousé Mansour? (Là je m'arrête, faute de pouvoir continuer.)
—Il y a quatre ans et j'ai été bien triste, j'ai tellement pleuré que de mes yeux coulaient des ruisseaux larges comme la fontaine de la cour.
—Il n'est donc pas bon pour toi?
Ici elle ne répond rien et se met à sourire. J'insiste:
—Pourquoi avais-tu du chagrin?
—J'aurais tellement voulu rester à l'école pour finir ma deuxième classe, et puis le père est mort, et puis mon oncle a voulu me marier tout de suite, et la mère n'a rien dit.
Le visage se contracte si douloureusement que je devine un mal secret, jalousement gardé, et avec douceur j'essaye d'arracher les confidences. C'est une conversation difficile: Roumana ne comprend pas toujours très bien; je dois détacher mes syllabes et ralentir mes phrases; ou bien c'est moi qui ne saisis pas clairement ce qu'elle explique dans son langage imagé. Tout en écoutant, je contemple curieusement la chambre où nous sommes: elle a de belles dimensions, les grandes fenêtres donnent sur la cour aux eaux limpides, mais les persiennes sont à moitié tirées pour garder un peu de fraîcheur. La plus étrange confusion règne dans l'ameublement: sur le carrelage, un splendide tapis de Tebris déploie ses semis de fleurs prodigieuses sur un fond velouté aux rouges chantants; à côté de cette merveille sans prix, deux honnêtes descentes de lit Jacquard, échouées là, Dieu sait par quel hasard, ont piteuse contenance et exhibent le bariolage compliqué de leurs grosses roses, zinzolines ou violines, encadrées de jaune et de vert. Partout il y a ce mélange piquant de quelques vieilles choses perdues parmi des objets civilisés du plus mauvais goût: hélas! il y a une armoire à glace. Horreur, aux confins du désert, une armoire à glace, en imitation d'acajou! Dans une jardinière se prélassent des fleurs artificielles aplaties, molles et déteintes. Sur une table de bois aux incrustations de nacre trônent d'innombrables photographies jaunies. Je regarde à gauche et j'aperçois deux lits, style Louis XV, dorés, chargés de quatre ou cinq matelas chacun et que recouvrent des couvertures soyeuses, des coussins brodés, des dentelles. Je dois avouer qu'ils ont l'aspect assez propre. Enfin, à côté du sofa, un plateau de cuivre damasquiné attend un service à café absent et qui doit sûrement venir du Bon Marché.