Petit à petit l'histoire de Roumana commence à se dégager: c'est une histoire qui ferait banale sans l'accent de la jeune femme, peut-être celle de toutes les Arabes de ce pays. Mais la voix de Roumana tremble, elle se souvient et elle souffre; quand elle parle de l'école, je vois ses yeux lourds de larmes.

Je commence par la complimenter de son bon accent et de la correction étonnante de son français. Elle l'a appris à Damas où son père était «sous-colonel» du temps des Turcs. Elle allait à l'école, pas chez les Sœurs, mais chez des demoiselles. Elle y est restée deux ans, et elle aurait tellement voulu apprendre le français très bien! Puis son père est mort; elle va me chercher sa photographie où il est représenté assis avec deux bébés en costume européen à ses côtés; elle me les indique: Roumana, Salma.

Je m'informe: qui est Salma?

—La petite sœur, répond-elle.

—Et ta mère? Elle n'est pas avec vous?

—Non, il n'y a pas de femme photographe à Damas.

J'ai complètement oublié que les Musulmanes sont voilées depuis l'âge de huit ans...

Pourvu que Roumana ne soit pas blessée de cette question intempestive!

Mais sans paraître troublée, elle continue: les monotones tristesses se sont abattues sur l'heureuse famille. L'oncle a pris la tutelle, et comme la fille aînée atteignait quinze ans, il a jugé qu'un mariage serait une excellente affaire. En vain a-t-elle supplié qu'on lui laissât encore un an, trois mois, quelques jours. Il y avait une occasion unique et la jeune fille a été achetée 200 livres or, «le prix d'une jument Anézé», dit-elle, fièrement. Mansour avait l'âge de son père: une quarantaine d'années environ, mais il était un gros propriétaire de Djêroûd.

Elle se tait, et un silence morne s'élève entre nous. Je déborde de pitié et je ne dois pas le montrer à cette enfant qui vit presque heureuse ainsi. Pour dire quelque chose, je fais l'éloge de Mansour: