—Ton mari a très grand air, il est beau. (Je mens sensiblement, les hommes ici sont tous pareils, ils ont l'air de jouer la tragédie et semblent des répliques, faites à l'infini, d'un de nos acteurs les plus renommés qui affiche sa superbe en se donnant de grands coups de poing dans l'estomac, et en déployant une barbe en pointe irrésistible.)

Pas de réponse.

—As-tu des enfants?

—La petite Marie.

—Maryam?

—Non, Marie. C'est français, c'est plus joli.

Est-elle très sincère en me disant cela? Qui le sait? Mais je remercie tout de même... Pendant que nous causons la porte s'est ouverte et, silencieusement, des ombres se glissent à côté de nous: une matrone, la taille épaisse, les traits noyés dans une boursouflure de graisse; une jeune fille très forte, la caricature de Roumana, portant un enfant emmailloté d'oripeaux étincelants; une grande fille sale et dépenaillée, la chemise fendue sur une gorge opulente; quelques enfants pas du tout intimidés et qui, un doigt dans le nez, m'inspectent en mâchant une feuille de laitue... Une nuée de commères mal ficelées, curieuses et dépeignées font irruption sournoisement... La chambre est remplie.

Puis une femme, grande et élancée, entre avec autorité. Tout en me saluant très bas, trop bas, elle me dévisage froidement et ses yeux aux reflets d'émeraude se fixent longuement sur moi. Sans savoir pourquoi, cela m'agace et je me retourne pour demander à Roumana quelle est cette impudente personne. Mais elle m'a prévenue et, d'une voix assourdie, se penchant sur moi:

—C'est aussi l'autre femme de mon monsieur. C'est Abla.

L'autre femme de son monsieur! Je reste un moment interdite, puis mon regard va du charmant visage de Roumana à la figure noirâtre de cette femme. Elle parait âgée. Contrairement à ce qui arrive ici d'habitude, elle s'est desséchée, et sa maigreur est saisissante à côté des mottes de chair flasques et tremblotantes qui l'entourent. Le nez en casse-noisette rejoint le menton aigu, les cheveux sont rares et le teint cireux, mais évidemment Abla a dû être belle, très belle même: ses yeux changeants en sont le dernier témoignage vivant.